#Anti2010 : « On ne peut plus dissocier le harcèlement scolaire du cyberharcèlement », alerte la sénatrice Colette Mélot

INTERVIEW La rapporteure de la mission d’information du Sénat consacrée au harcèlement scolaire rendra ses conclusions et préconisations la semaine prochaine

Propos recueillis par Hélène Sergent
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Le ministre de l'Education a appelé les chefs d'établissements scolaires à faire preuve de
Le ministre de l'Education a appelé les chefs d'établissements scolaires à faire preuve de — Thomas SAMSON / AFP
  • Des appels au harcèlement d’élèves nés en 2010 diffusés sur les réseaux sociaux ont poussé le ministre de l’éducation Jean-Michel Blanquer à réagir.
  • Relayé notamment sur l’application TikTok, le mot-clé réunissant ces appels a depuis été supprimé par la plateforme.
  • Mais le phénomène a remis sur la table un sujet devenu un « enjeu de société extrêmement important », estime la sénatrice Colette Mélot, rapporteure d’une mission d’information sur le sujet au Sénat.

« Être attentifs » et « renforcer la vigilance ». Dans un courrier envoyé jeudi soir aux chefs d’établissement, le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer a tenu à réagir à un mouvement signalé la veille par la principale fédération de parents d’élèves, la FCPE. Lancé sur le réseau social TikTok, le mot-clé « #Anti2010 » incitait les adolescents à s’en prendre aux élèves nés cette année-là et fraîchement arrivés au collège. Si le phénomène a depuis été minimisé par le principal syndicat des chefs d’établissement (SNPDEN), les pouvoirs publics ont tenu à riposter en créant un autre mot-clé sur les réseaux, « #Bienvenueaux2010 ».

En France, le harcèlement scolaire, qui s’exerce aujourd’hui majoritairement en ligne, toucherait de plus en plus d’adolescents. Entre 2019 et 2020, « les cas de cyberharcèlement ont connu une hausse de 26 % », notait  l’association e-Enfance, qui gère la plateforme de signalement « Net Ecoute ». Un phénomène qui inquiète et qui a justifié la création, en mai dernier d’une mission d’information au Sénat. Avant le rendu de ses conclusions jeudi prochain, la sénatrice de Seine-et-Marne Colette Mélot, rapporteure de cette mission, a accepté de répondre aux questions de 20Minutes.

Colette Mélot, sénatrice de la Seine-et-Marne est rapporteure d'une mission d'information consacrée au harcèlement scolaire.

Le ministre de l’Education a appelé les chefs d’établissement à renforcer leur « vigilance » après l’apparition sur les réseaux sociaux d’appels au harcèlement d’élèves nés en 2010. Les outils existants pour faire face à des vagues de harcèlement de ce type sont-ils suffisants ?

Des outils existent, mais la France a longtemps été en retard sur le sujet. Les gouvernements successifs ont considéré, il y a dix ans seulement, qu’une politique publique pour lutter contre le harcèlement scolaire était nécessaire. D’autres pays, comme les pays scandinaves, par exemple, y travaillent depuis trente ans. L’autre difficulté, c’est qu’il n’y a pas eu de généralisation des outils. Certains établissements scolaires sont plus actifs que d’autres.

On constate aussi une méconnaissance des dispositifs existants par les acteurs concernés. Les deux numéros dédiés, le 3018 et le 3020, restent encore peu connus. Mais les choses évoluent. Le programme « pHARe », qui propose notamment une formation des enseignants sur le sujet et expérimenté dans six académies, a été élargi à tout le territoire.  Des élèves doivent aussi être nommés « ambassadeurs » dans les établissements pour aider les victimes de harcèlement. Mais il reste encore beaucoup à faire, en particulier à l’égard des parents, qui ne sont pas toujours suffisamment informés.

Quels rôles jouent les plateformes et les réseaux sociaux dans l’apparition et le développement du harcèlement scolaire ?

On ne peut plus dissocier le harcèlement scolaire du cyberharcèlement. Là où le phénomène était cantonné à la cour de récréation il y a quelques années, il est maintenant décuplé sur les réseaux sociaux. Les acteurs du numérique que nous avons auditionnés dans le cadre de nos travaux ont, certes, montré un intérêt pour le sujet, ils nous ont écoutés, mais nous n’avons pas obtenu de véritable gage de leur part. Or ces plateformes créent un continuum entre la sphère scolaire et la sphère privée.

L’enfant va être harcelé sans arrêt, y compris la nuit, et c’est un drame individuel qui peut devenir collectif. L’actualité récente, comme la mort d’une adolescente survenue à Argenteuil en mars dernier, nous l’a bien montré. Aujourd’hui, on considère que ce fléau concerne 11 à 12 % des élèves en France. Et encore, il est possible que ce chiffre soit sous-évalué parce que tous les élèves ne le font pas toujours savoir.

Après plusieurs mois de travaux, votre mission d’information doit rendre ses conclusions la semaine prochaine. Quels enseignements tirez-vous des nombreuses auditions que vous avez menées ?

Les auditions de parents d’enfants harcelés nous ont permis de mesurer la très grande violence du harcèlement scolaire et du cyberharcèlement. Cette mission d’information démontre qu’il s’agit bel et bien d’un enjeu de société extrêmement important qui nécessite une mobilisation générale de toute la communauté éducative.

Il ne faut plus que le harcèlement scolaire se limite aux seuls acteurs intéressés et il est essentiel de sensibiliser les parents et leurs enfants aux risques que cela représente. Lorsqu’il intervient à l’âge où les enfants acquièrent leurs premiers repères sociétaux, le harcèlement peut marquer dramatiquement toute une vie. Il faut donc prendre ce sujet très au sérieux. Notre rapport doit formuler des préconisations en ce sens. Nous espérons qu’elles seront mises en œuvre.