« Beauvau de la sécurité » : Le big bang de la police dans les départements qui inquiète la PJ

POLICE Un réforme confirmée par Emmanuel Macron lors du « Beauvau de la sécurité » inquiète fonctionnaires et magistrats

Thibaut Chevillard
— 
5.670 fonctionnaires travaillent au sein de la PJ (illustration)
5.670 fonctionnaires travaillent au sein de la PJ (illustration) — DENIS CHARLET / AFP
  • Une réforme de la police prévoit la création de directions départementales de la police nationale (DDPN) regroupant, sous un chef unique, la sécurité publique, le renseignement territorial (les anciens « RG »), la police aux frontières et la police judiciaire.
  • Le directeur départemental de la police sera placé sous l’autorité du préfet. Ce qui inquiète policiers et magistrats qui pointe un problème d’indépendance pour les affaires judiciaires.
  • Alors que l’élection présidentielle approche, les limiers de la PJ redoutent de passer au second plan.

A Nanterre, dans les couloirs de la direction centrale de la police judiciaire, l’ambiance est « morose ». « On ne connaît pas bien notre avenir. On ne sait pas ce que va devenir la PJ, on ne sait pas si on va continuer à exister », se désole un commissaire. A l’origine de cette crainte, une réforme lancée depuis plusieurs mois au ministère de l’Intérieur, qui prévoit la création de directions départementales de la police nationale (DDPN) regroupant sous un commandement unique la sécurité publique, le renseignement territorial (les anciens « RG »), la police aux frontières et la police judiciaire. « La PJ en tant que telle n’existera plus », regrette une source syndicale sous couvert d’anonymat.

Cette nouvelle organisation, expérimentée depuis le 1er janvier en Outre-Mer et dans le Pas-de-Calais, la Savoie et les Pyrénées-Orientales, a pour objectif « de lutter contre la logique des silos et d’organiser pour que, là aussi, entre toutes les composantes, le travail se fasse de manière beaucoup plus simple », a déclaré le président de la République dans son discours de clôture du « Beauvau de la sécurité », le 14 septembre dernier. Elle devrait être prochainement généralisée à tout le pays, a décidé Emmanuel Macron.

« Un pilotage plus cohérent »

Le directeur départemental de la police nationale devra piloter non seulement les policiers en tenue, mais également les enquêteurs. « Sur le principe, on est d’accord, on aura une organisation qui ressemble à celle des gendarmes, avec un seul chef par département, et donc un pilotage plus cohérent. Mais on sera attentif à la façon dont les choses vont se faire, tant en termes d’organisation opérationnelle que de parcours de carrières », explique Patrice Ribeiro, secrétaire général du syndicat Synergie officiers. « Mais il y a une interrogation pour la police judiciaire », souligne-t-il.

Actuellement, les 5.670 fonctionnaires qui composent la PJ sont répartis entre les services centraux et les directions qui couvrent chacune plusieurs régions. « Départementalisation, nous, on veut bien. Mais par définition, on a été créé en 1907 parce que le cadre municipal – qui était celui des polices à l’époque – était trop étriqué », explique un autre commissaire qui a fait toute sa carrière dans la police judiciaire. « Avec l’évolution de la délinquance, d’Internet, des moyens de communication, des transports, c’est d’autant plus marqué, ajoute-t-il. Le département paraît pour nous trop étroit. Notre échelle, c’est au minimum la région. Notre force, c’est d’être capable de se mobiliser partout, en tout point du territoire. »

Problème d’indépendance

Surtout, comme le précise le livre blanc de la sécurité intérieure publié il y a quelques mois, cette réforme « confortera l’autorité des préfets dans la conduite de leurs missions de sécurité dans le département ». Pour Katia Dubreuil, présidente du Syndicat de la magistrature, cette mesure ne va pas favoriser « l’indépendance » de la police judiciaire, ni lui donner davantage de moyens ou d’effectifs. La magistrate, qui plaide pour que la PJ soit rattachée au ministère de la Justice, estime qu’il n’y a « aucun argument pour mettre tous les services sous la houlette d’un même directeur départemental qui sera sous la tutelle d’un préfet ».

Un haut gradé abonde : « Ce qui rend toujours la PJ intéressante, pour les magistrats, c’est son indépendance, c’est une valeur fondamentale. » Un autre précise les craintes des enquêteurs : « Les directeurs territoriaux de la police nationale seront sous la coupe d’un préfet. La priorité, ça va être l’ordre public. Il faudra que les préfets aient des comptes rendus de tout, plus que les magistrats à la limite. »

Les limiers de la police judiciaire, dont le travail est moins visible de la population que celui de leurs collègues de voie publique, redoutent d’être relégués au second plan. Et ce d’autant plus que l’élection présidentielle approche. « En ce moment, la priorité des priorités, c’est la police du quotidien, l’ordre public. Nous, on passe en troisième, voire en quatrième rideau. On a aucun renfort, on est à la rue », déplore un commissaire qui est « très très pessimiste sur la suite ». Et de conclure : « On est un peu dans l’obscurité. Ça rend un peu les choses moroses, comme on n’a pas de visibilité, on vit un peu au jour le jour. Même si on n’a pas à rougir de nos résultats. »