Saint-Malo : Le cimetière de bateaux de Quelmer, décharge publique ou musée à ciel ouvert ?

JOURNEES DU PATRIMOINE Des visites de ce site très connu des promeneurs sont organisées ces samedi et dimanche dans le cadre des Journées du patrimoine

Camille Allain
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Le cimetière de bateaux de Quelmer, à Saint-Malo, compte une trentaine d'épaves. Certaines vont être retirées et détruites.
Le cimetière de bateaux de Quelmer, à Saint-Malo, compte une trentaine d'épaves. Certaines vont être retirées et détruites. — C. Allain / 20 Minutes
  • A Saint-Malo, le cimetière de bateaux de Quelmer va être amputé de la moitié de ses épaves, que l’Etat souhaite voir disparaître.
  • Très connu des promeneurs, le site divise. Quand certains y voient une trace du patrimoine maritime, d’autres estiment que c’est une décharge.
  • L’Adramar, association qui connaît parfaitement le site, organise des visites guidées ce week-end dans le cadre des journées du Patrimoine.

Des carcasses posées sur le sable comme échouées un jour de très grande marée. La plupart arborent de jolies courbes d’un bois usé par les incessants mouvements de l’eau. D’autres, plus rares, s’habillent d’une coque en composite bien moins séduisante. A Saint-Malo, le cimetière de bateaux de Quelmer est un lieu très prisé des promeneurs et des photographes. A deux pas de la cale de la Passagère et du célèbre GR34, une trentaine d’épaves gisent ici, parfois depuis plusieurs décennies. Longtemps immobile, le cimetière a commencé à s’agiter ces derniers mois, quand l’État a souhaité y faire le ménage. Sommée de faire appliquer la loi qui demande que tout navire abandonné présentant « un danger ou occasionne une entrave prolongée » soit enlevé ou détruit, la Direction départementale des territoires et de la mer (DDTM) a sélectionné 14 des 30 bateaux du cimetière de Quelmer et ordonné à leur propriétaire de les enlever. Comme ces derniers ne viendront jamais, les épaves seront détruites.

Sur les bords de la Rance, le sujet fait pourtant des vagues. Si le devenir des cadavres faits de composite ou même de fibre d’amiante ne fait pas vraiment débat, la disparition de quelques carcasses de bois a le don d’agacer certains habitués des lieux. « On ne peut pas tout garder. Mais ces bateaux sont aussi une mémoire à transmettre. Ce sont des marqueurs de l’histoire locale. Je me demande surtout pourquoi la décision a été prise aussi rapidement », s’interroge Anne Hoyau-Berry. Cette archéologue organise avec son Association pour le développement de la recherche en archéologie maritime (ADRAMAR) des visites guidées du cimetière ce week-end à l’occasion des journées du Patrimoine. « C’est un site privilégié pour étudier l’architecture navale. Beaucoup d’étudiants viennent ici. Pour moi, ce n’est pas du tout une décharge publique, plutôt un site qu’il faudrait mettre en valeur », poursuit cette spécialiste de l’artillerie navale.

Dans le coin, tout le monde ne partage pas ce point de vue. A commencer par le premier voisin de ce cimetière. Propriétaire du chantier naval de la Passagère, Julien Reemers a travaillé « pendant deux ans » pour nettoyer son entreprise rachetée en 2015. « C’était une vraie poubelle », explique-t-il. « Je suis tombé amoureux de ce coin. J’ai le plus beau bureau de Saint-Malo, c’est magique. Mais il y a une partie de ce cimetière qui sert de décharge et de squat. Il y a une coque en amiante qui se délite, des clous rouillés de 10 cm qui sortent partout. Ce n’est pas sécurisé ». Le patron du chantier naval sait qu’il ne se fait pas que des amis en disant cela, mais il assume. « Je suis très attaché à l’environnement qui m’entoure. Mais certains ont abandonné là leur bateau avec le moteur, sans dépolluer. Que diriez-vous si je laisse mon épave de voiture dans votre jardin ? », interroge l’entrepreneur.

« Il faut donner le temps aux spécialistes de travailler »

Souvent accusé de vouloir étendre son chantier naval, Julien Reemers reconnaît avoir l’envie de se lancer dans la construction d’un bateau de croisière de 25 pieds. « Mais pas ici, pas sur ce site », promet-il. Bientôt, la moitié des épaves du cimetière de la Passagère seront enlevées par les services de l’État. Les plus belles resteront, comme cet ancien navire de pêche datant de 1906. Mais pour combien de temps ? « Ce que l’on aimerait, c’est que ce ne soit pas le côté esthétique qui prime mais l’intérêt patrimonial. Mais pour ça, il faut donner le temps aux spécialistes d’y travailler », glisse Anne Hoyau-Berry. Terre de pêche, la Bretagne compte une cinquantaine de cimetières de bateaux plus ou moins connus. Si certains sont voués à disparaître, d’autres continueront de faire partie du paysage.