« Changer de classe sociale, c’est avoir le cul entre deux chaises », estime Adrien Naselli

INTERVIEW Dans « Et tes parents, ils font quoi ? », Adrien Naselli analyse le parcours de personnes qui ont changé de milieu social et la manière dont elles l’ont vécu

Propos recueillis par Delphine Bancaud
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Adrien Naselli.
Adrien Naselli. — Olivier Roller/JC Lattès
  • Adrien Naselli, normalien et journaliste, a enquêté pendant deux ans sur les « transfuges de classes », ces personnes qui changent de milieu social au cours de leur vie.
  • Son ouvrage Et tes parents, ils font quoi ?, qui parait ce mercredi en librairie, donne aussi la parole aux pères et mères de ces représentants de la méritocratie à la française.

Leurs parents sont ouvriers, aides-soignants, vendeurs. Eux sont cadres, professions libérales ou députés. Les transfuges de classe « ont déjoué les statistiques bien connues de la reproduction sociale », écrit Adrien Naselli dans son ouvrage Et tes parents, ils font quoi ?, qui parait ce mercredi en librairie. « En obtenant leur bac, ces bons élèves ont déjà explosé le plafond de verre social de leur famille », décrit l’auteur, qui a connu cette même ascension sociale. Son père était conducteur de bus, sa mère secrétaire, et Adrien Naselli a été admis à l’ENS d’Ulm, à Paris, avant de devenir journaliste.

Un livre qui mêle témoignages (comme celui d’Aurélie Filippetti et de sa mère, de Rokhaya Diallo et de sa mère également…) et analyse. Pour 20 Minutes, Adrien Naselli nous aide à comprendre la satisfaction et la fierté qu’entraîne le changement de statut social, mais aussi le coût psychologique et identitaire qu’il génère.

Les transfuges de classes sont-ils moins nombreux qu’il y a vingt ou trente ans ?

Sans doute. Car même si l’accès à l’université s’est démocratisé, le fait de pouvoir payer des études à son enfant lorsqu’on fait partie de la classe moyenne inférieure ou d’un milieu défavorisé est de plus en plus difficile, notamment en raison de la hausse des loyers dans les grandes villes. Un tri des étudiants s’effectue aussi année après année. Le taux de réussite en première année à l’université tourne autour des 30 %, et beaucoup d’étudiants échouent ou abandonnent leurs études en cours de route. Et parmi eux figurent souvent les jeunes issus des catégories sociales les moins favorisées. Par ailleurs, les grandes écoles comptent toujours moins de 30 % d’étudiants boursiers sur critères sociaux.

Selon vous, ils sont « le totem de la République », mais la société valorise-t-elle toujours autant ces symboles de la méritocratie ?

Oui, car les médias adorent les histoires de ces personnes qui n’auraient pas dû être là et qui ont réussi malgré les obstacles. On les regarde rarement comme des parvenus, des individualistes prêts à tout pour réussir. Leur parcours suscite généralement de l’admiration. Mais ce storytelling est l’arbre qui cache la forêt de la reproduction sociale.

A-t-il été difficile de faire témoigner les transfuges de classe que vous avez rencontrés, ainsi que leurs parents ?

Oui. Mon enquête a duré deux ans, pendant lesquels j’ai identifié des personnes dont le parcours était similaire au mien. J’ai essuyé une quinzaine de refus d’interviews, car certaines personnes avaient peur que leur témoignage ne soit une forme d’exhibition ou que l’on se moque d’eux. Certains parents redoutaient aussi de parler à un journaliste. Une quinzaine de personnes, ainsi que leurs parents, ont cependant accepté de me parler. Mais il a fallu les convaincre de la bienveillance de ma démarche.

Vous écrivez : « quand l’un d’entre eux croise ma route, ce que je ressens est comparable au sentiment amoureux ». Pourquoi une telle intensité ?

Quand j’étais à l’ENS, à chaque fois que je croisais quelqu’un dont les parents n’étaient pas d’un milieu privilégié, je faisais une fixette sur lui. Sans doute parce que la ressemblance de nos parcours me rassurait et que je me sentais moins seul. Et c’est toujours le cas aujourd’hui !

Enfants, les personnes que vous avez interrogées étaient douées à l’école, mais aussi souvent mal considérées par leurs camarades. Est-ce par jalousie ?

Elles provoquent une forme de rejet car au collège, les intellos sont considérés comme les loosers. Et dans les établissements situés en éducation prioritaire, les élèves qui ont de bons résultats sont souvent moins nombreux, donc davantage stigmatisés.

Vous décrivez le rôle qu’ont souvent eu les parents dans leur stimulation…

Les mères, notamment, racontent qu’elles ont lu des histoires à leurs enfants tous les soirs parce qu’elles avaient le sentiment que cela leur serait bénéfique plus tard. Elles n’avaient pas eu la possibilité de faire des études et voulaient que leurs enfants réussissent à l’école pour prendre une sorte de revanche. D’autres parents surveillaient les devoirs, étaient regardants sur les notes, achetaient des livres à leurs enfants, car ils pensaient qu’ils avaient des prédispositions pour l’école et voulaient les encourager.

Dans le même temps, les parents issus de catégories défavorisées connaissent moins les filières et ont tendance à autocensurer les ambitions de leurs enfants. Comment ces derniers parviennent-ils à vaincre les réticences parentales pour s’inscrire dans des formations « élitistes » ?

Mes parents ont tenté de me dissuader d’aller à l’ENS. Ils me répétaient : « tu as tout ce qu’il faut à la fac de Grenoble ». Sans doute parce qu’ils avaient peur que je parte loin d’eux. Il a fallu les convaincre. Beaucoup des parents que j’ai rencontrés estimaient que c’était déjà très bien que leur enfant ait son bac et ne voyaient pas la nécessité pour lui de suivre de longues études.

Selon vous, « la dette des transfuges de classe envers leurs parents est énorme ». Pourquoi ?

Car certains parents se sont saignés pour payer les études de leurs enfants, leur acheter des vêtements qui correspondent aux standards de leur nouvel univers. Les enfants sont conscients de ces sacrifices et souvent, devenus adultes, ils veulent faire profiter leurs parents de leur réussite matérielle. Mais ce sentiment de dette est aussi dû à leur impression d’avoir quitté le navire alors que leurs parents voulaient les garder près d’eux.

Vous dites que la famille en vient parfois à voir le changement de catégorie sociale comme une forme de trahison…

Oui, comme Martine Belliard, qui estimait qu’à un moment de sa vie, son fils David avait perdu la notion de l’argent, qu’il était dédaigneux vis-à-vis de sa famille. Certains parents craignent de perdre leur enfant lorsqu’il découvre un autre univers social, ils se demandent s’ils vont encore pouvoir l’intéresser alors qu’il croise des gens « importants ». Ils se sentent parfois méprisés.

Selon vous, « le côté caméléon demande une énergie constante ». Les transfuges de classe éprouvent-ils une forme de fatigue psychologique permanente ?

Changer de milieu social, c’est changer de mode de vie, de relations, de vocabulaire, de loisirs, de voyages…. Cela nécessite de mobiliser de fortes capacités d’adaptation et c’est parfois épuisant. On se sent souvent illégitime, mal dégrossi, on a honte de ne pas posséder toutes les références culturelles… Mais le fait d’avoir su s’adapter à un autre univers est très utile dans la vie car après, on comprend beaucoup plus vite comment les autres réagissent et ce qu’ils attendent de nous.

Vous évoquez le coût psychologique d’un changement de statut social. Quel est-il ?

Changer de classe sociale, c’est avoir le cul entre deux chaises. Les pratiques de classe propre à son nouveau milieu social peuvent choquer. Exemple : 90 % des membres de ma famille n’ont jamais pris l’avion, donc quand je vois des gens enchaîner des city breaks, cela me choque. Tout comme certains passe-droits que s’autorisent les CSP +. Le fait de ne plus avoir les mêmes goûts que sa famille est aussi déstabilisant. Le fait de gagner plus qu’eux est gênant. Et cela provoque même chez certains un sentiment de culpabilité.

Une fois devenus adultes, pourquoi certains transfuges revendiquent leurs origines sociales populaires quand d’autres les taisent ?

Certains ont honte de dire à leurs amis que leur mère est coiffeuse ou leur père routier. Ils craignent d’être déconsidérés. Or, ceux qui font leur coming out social suscitent très rarement de moqueries, mais de l’intérêt.

Beaucoup de vos témoins parlent de leur difficulté à intéresser leurs parents à leur métier, pourquoi ?

Lorsqu'Elodie Royer, qui travaille à France Inter, raconte à son père ce qu’elle fait au quotidien, il lui répond : « c’est beaucoup de boulot pour pas grand-chose ». Car certaines professions demeurent trop abstraites pour les parents et peu utiles socialement. Souvent parce que ces derniers occupent des métiers « essentiels » dont on a parlé lors des confinements.

 

Et tes parents, ils font quoi ? Enquête sur les transfuges de classe et leurs parents, Adrien Naselli, Jean-Claude Lattès, 19 euros.