« La priorité des "victimes par ricochets", c’est l’autre et le risque, c’est de s’oublier », explique Camille Emmanuelle dans son récit « Ricochets »

« 20 MINUTES AVEC » Dans « Ricochets » (Ed. Grasset), la journaliste et autrice Camille Emmanuelle livre le récit des années qui ont suivi l’attentat contre la rédaction de « Charlie Hebdo » dont son mari, le dessinateur Luz, a été victime

Propos recueillis par Armelle Le Goff
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Camille Emmanuelle, autrice de Ricochets (Ed. Grasset)
Camille Emmanuelle, autrice de Ricochets (Ed. Grasset) — JF PAGA
  • Chaque semaine, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un sujet de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • La journaliste et autrice Camille Emmanuelle raconte les années qui ont suivi l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo à laquelle appartenait son mari.
  • Elle y développe le rôle de « victime par ricochets », rôle qu'elle a elle-même joué et dont elle parle avec vérité et pudeur.

La journaliste Camille Emmanuelle vient de publier Ricochets (Ed. Grasset), un récit dans lequel elle enquête sur le rôle de « victime par ricochets » qu’elle a endossé aux lendemains de l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, où travaillait son mari,  le dessinateur Luz. Un attentat, ce sont des vies fracassées, celles des victimes bien sûr, mais aussi toutes celles qui gravitent autour d’elles : les femmes, les enfants, les amis, etc. Camille Emmanuelle raconte cela avec justesse et sincérité dans cet ouvrage qui met le doigt sur un sujet peu exploré jusqu’à présent.

Après Le goût du baiser (Ed. Thierry Magnier), un roman pour adolescents paru en 2019, Camille Emmanuelle travaille actuellement sur un projet de série en tant que scénariste. A l’inverse de Ricochets, qui revient sur les mois et les années qui ont suivi l’attentat du 7 janvier 2015 contre la rédaction de Charlie Hebdo, la fiction est pour elle un nouvel horizon d’écriture qu’elle compte bien explorer davantage.

La première fois que vous entendez parler de « victime par ricochets », c’est une psychologue que vous consultez avec votre mari après l’attentat contre les journalistes de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015 qui l’emploie à votre attention. Quelle est la définition de cette expression qui articule l’ensemble de votre ouvrage ?

Une « victime par ricochets » est le ou la proche direct d’une victime, une des personnes qui est en lien avec une victime directe. Dans le cadre des attentats, « victime par ricochets » mêle les personnes qui ont perdu un proche et des personnes proches de rescapés. Dans mon cas personnel, je n’ai pas traversé de deuil mais mon mari est une victime psychique. Mais une « victime par ricochets » peut aussi être le père, la conjointe, le conjoint, la meilleure amie, la tante, bref, la personne qui est la plus proche de la victime.

Quelque part, on est tous victimes par ricochets des attentats. Mais plus on est proche d’une victime, plus l’impact est important et crée des remous dans la psyché. Et puis, on réagit toutes et tous différemment. Mon mari, victime directe, faisait des cauchemars, pas moi, mon mari avait des paranoïas, pas moi. En revanche, je reste obsédée par le bruit et les ambulances, parce que c’est le bruit des ambulances et des secours que j’ai entendus en premier lorsque je suis arrivée sur les lieux de l’attentat contre les journalistes de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015.

Parfois, la victime par ricochets est tellement touchée qu’elle en oublie ses propres besoins… Vous évoquez dans votre récit le cas de Maisie, la compagne de Simon, très grièvement blessé dans l’attentat du 7 janvier…

La convalescence de Simon a été très longue et douloureuse. Maisie, sa compagne, était tellement concentrée sur le fait de l’accompagner du mieux possible qu’elle en a oublié les propres signaux envoyés par son corps alors que cela allait très mal. La priorité des « victimes par ricochets », c’est l’autre et le risque, c’est de s’oublier. Cela peut alors devenir compliqué. Il est compliqué d’aider et d’accompagner quelqu’un lorsque l’on ne s’occupe pas de soi. Ce qui est compliqué aussi c’est que par rapport aux autres, on devient messager de la santé de l’autre, jamais de la vôtre. C’est de la victime directe que les gens s’enquièrent et pas de la « victime par ricochets », que tout le monde oublie. Mais il ne s’agit pas d’ajouter des victimes aux victimes avec cette idée d’une « victime par ricochets ». En fait, « victime par ricochets », ce n’est pas une identité, c’est un parcours.

Ce qui est frappant dans votre récit, c’est de mesurer à quel point l’attentat du 7 janvier bouleverse absolument toute votre existence, de la victime, votre mari, à vous, « victime par ricochets », jusqu’à ne plus avoir d’appartement, plus de lieu de repli et d’ancrage.

Oui, il y a dissonance entre le fait que l’Etat et les médias se soient mobilisés pour la liberté de la presse après l’attentat contre Charlie Hebdo et le fait que, dans le même temps, mon mari et moi soyons contraints de déménager en urgence et de trouver un endroit où pouvoir nous poser. Les policiers de la protection nous expliquaient qu’après ce genre d’événements certaines victimes vont à l’hôtel. Mais il faut en avoir les moyens ! Cette différence entre d’une part une empathie collective et un quotidien qui est très difficile matériellement crée un grand sentiment de solitude.

On apprend vite à se débrouiller. Mais, en décortiquant cette période, lors de l’écriture du livre, j’ai compris que je ressentais alors beaucoup de colère, car j’étais ultra-vulnérable. Après, petit à petit, on se recrée une vie normale, malgré les conditions de sécurité. Mais, au cœur du cyclone, la situation était insupportable. D’autant qu’assez vite, un discours relativiste concernant Charlie Hebdo s’est installé, qui était très dur à accepter alors qu’on mesurait un peu mieux chaque jour l’impact de l’attentat dans nos vies.

Cette colère que vous évoquez, comment y faire face ?

Je ne suis pas contre la colère. Mais, quand elle prend trop de place psychiquement, cela devient dangereux.

Vous dites dans votre livre, en vous en étonnant d’ailleurs, que vous n’avez vu ni psychologue ni psychiatre pendant plusieurs mois après l’attentat.

Oui, d’autant que la thérapie a été très importante pour moi. Mais pris par nos impératifs matériels [trouver un appartement, se mettre en sécurité, etc], nous n’avons pas privilégié le suivi psychologique. Or, je pense que c’est un sujet important, concernant lequel les gens doivent être alertés. On ne s’intéresse pas assez au suivi psychologique post-attentats. Il faut des gens formés et spécialisés. Quand on est à Paris, on peut trouver des professionnels facilement mais, ailleurs, ce n’est pas toujours le cas. Il faut absolument que les professionnels soient formés. Il y a un autre problème, c’est que cela coûte cher la thérapie. J’ai lu qu’ un rescapé du 13/11 avait eu le droit à un an de suivi psy. Ce n’est pas suffisant car un attentat peut en nécessiter des années.

On ne s’intéresse pas assez au suivi psychologique post-attentats. Il faut des gens formés et spécialisés. »

Quand avez-vous démarré l’écriture de Ricochets ?

J’ai pris des notes dès les lendemains du 7 janvier 2015 mais je n’ai vraiment commencé l’écriture qu’il y a deux ans et demi. Ça correspondait au moment où je ne pouvais qu’écrire sur cet attentat. Ecrire sur le fait qu'il avait fracassé nos vies et sur le parcours qui s’est ensuivi pour mon mari et moi, pour nous en tant que couple et même en tant que famille. J’avais l’impression d’être malhonnête et de sonner faux lorsque j’écrivais sur d’autres sujets. Je ne pouvais plus traiter de sexualité, qui est ma spécialité depuis plusieurs années. Ça ne me paraissait plus être mon sujet. Il y a eu un moment où ce livre s’est imposé à moi, sachant que j’avais à ma disposition cet outil-là qui est l’écriture. C’est une vraie chance de pouvoir rencontrer des gens que je n’aurais pas pu rencontrer dans la vie quotidienne : des victimes, des psys, des avocats spécialisés des questions de terrorisme. Il y a quelque chose de fort et de réconfortant dans le fait de rencontrer et d’échanger avec des gens qui parlent le même langage que vous. Mais j’ai aussi ressenti de la crainte à l’écriture de ce livre, j’avais peur de me replonger dans cette histoire.

Vous terminez d’ailleurs votre livre sur l’attentat contre Samuel Paty, quelle faille cet événement a-t-il ouverte en vous ?

J’avais fini mon manuscrit à l’été 2020 et je comptais le terminer sur une note assez positive et puis il y a eu cet attentat à l’automne. J’ai eu le sentiment de perdre pied. Cela a été très violent. Une psychologue m’a expliqué pourquoi : après 2015, j’avais réussi, petit à petit, à colmater un sol sous mes pieds et à l’occasion de cet événement tragique, une faille s’est rouverte sous mes pieds. L'attentat contre Samuel Paty avait quelque chose de monstrueux et est arrivé au moment où je pensais mettre le mot fin à mon ouvrage. Mais, c’est bien cela la définition d’un attentat, une effraction dans le réel.