Vaccination en Paca : Opposition au gouvernement, pauvreté... Pourquoi la région est la plus réfractaire de l'Hexagone

EPIDEMIE Fracture politique, fracture socio-économique, inclinaison à s’opposer aux décisions venant de Paris, une chercheuse et un médecin de terrain expliquent le retard de vaccination propre à la région Paca

Alexandre Vella
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Campagne de vaccination auprès des étudiants à Aix-en-Provence, en juin.
Campagne de vaccination auprès des étudiants à Aix-en-Provence, en juin. — Alexandre Vella / 20 Minutes
  • La région Paca et particulièrement certains quartiers présentent des taux de vaccinations largement en deçà de la moyenne nationale.
  • Lucie Guimier, chercheuse en santé publique l’explique par « une double fracture », explique celle des idées politiques, prononcée en région Paca et une fracture socio-économique, que l’on observe sur le territoire national.
  • Yazid Attalah, médecin et président d’une association qui intervient dans les quartiers de Marseille pour le compte de l’ARS, explique les difficultés et stratégies mises en place par son association.

Si bataille de la vaccination il y a, ce ne sont pas les habitants de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur qui auront été les premiers à monter au front. La région Paca et particulièrement certains quartiers présentent des taux de vaccinations largement en deçà de la moyenne nationale (lire encadré).

Lucie Guimier, chercheuse associée à l’Institut français de géopolitique et auteur d’une thèse intitulée Géographie des résistances aux vaccinations en France (2016), avait déjà constaté, en étudiant les vaccins contre la rougeole (ROR) et l’hépatite B « des taux de vaccination dans le sud-est inférieurs depuis quarante ans au reste du pays ». Une étude illustrant les propos de Sébastien Debeaumont, directeur général adjoint de l’ARS Paca, qui mentionnait déjà pour 20 Minutes « le vaccinoscepticisme historique de la région », regrettant que « celui contre le Covid-19 ne [fasse] malheureusement pas exception ».

En cause « une double fracture », explique Lucie Guimier. « Il y a une fracture des idées politiques, et une fracture socio-économique qu’on observe à l’échelle nationale et qui n’est pas propre à Paca », débute-t-elle. Ainsi sur la fracture politique, « la résistance vaccinale suit les mouvements d’opposition politique. Je pense que l’on peut dire sans se tromper qu’il s’agit d’une façon de protester contre le gouvernement ». Une opposition venue « dans une moindre mesure, dans les mouvements écologistes et altermondialistes » mais qui existe surtout de façon « très marquée à l’extrême droite » (Fréjus, mairie RN, est par exemple l’une des villes les moins vaccinées du Var, avec 47,2 %). Un électorat qui prospère en Paca où les dernières élections régionales se sont jouées entre deux droites très fortes (Le RN de Mariani contre les LR de Muselier).

Le match Paris-province

Il faut ajouter à cela, « la distance avec Paris », couplée avec « une identité locale forte » et une inclinaison certaine à ne pas apprécier tout ce qui descend de la capitale. Une sorte de « fierté » qu’incarne, selon Lucie Guimier un personnage comme Didier Raoult « devenu icône locale, catalyseur et réceptacle de cette résistance, contre lequel toute la doxa s’est levée ».

La chercheuse invite aussi à se souvenir de la joute médiatique qui avait eu lieu en septembre dernier, consécutivement à l’annonce de la fermeture des bars à Marseille par Olivier Véran. Benoît Payan, l’actuel maire de Marseille, mais alors premier adjoint, avait dénoncé « un affront ». « Une nouvelle fois, notre territoire est sanctionné, puni, montré du doigt », s’était-il indigné.

La fracture socio-économique s’illustre par une carte des revenus moyens par habitant qui se superposerait à celle de la vaccination. Celle-ci s’observe à l’échelle nationale, et nécessairement bien à Marseille, qui compte parmi les quartiers les plus pauvres de France.

Si vous n’avez pas de quoi aller au cinéma ou au restaurant, il n’y a pas vraiment d’incitation à aller se faire vacciner », résume Lucie Guimier.

« Un ancien responsable de santé publique en Guyane déplorait que pour motiver les gens à se vacciner, il était évoqué sa nécessité pour prendre l’avion, ce qui n’est pas du tout dans les possibilités et les préoccupations des populations ». Enfin, nuance Lucie Guimier, « il ne faut pas être manichéen sur ces analyses, c’est multifactoriel, et il y a probablement des résistances dans toutes les classes sociales ».

Faire de la pédagogie dans les quartiers de Marseille

Un constat que partage Yazid Attalah, médecin et surtout président de l’association Santé et environnement pour tous (Sept) qui intervient avec un médecin et 12 médiatrices et médiateurs dans les quartiers de Marseille pour expliquer la vaccination. « Dès le mois de mars 2020 nous savions que les habitants des quartiers populaires allaient morfler parce que l’offre sanitaire y est totalement déficitaire. C’est pour moi là la principale raison, non pas de la réticence à la vaccination mais de l’incompréhension », exprime-t-il.

C’est pourquoi l’Agence régionale de santé (ARS) a mandaté son association dès le début de la pandémie de Covid-19 pour faire de la pédagogie dans les quartiers de Marseille. « Il faut comprendre que les quartiers de Marseille représentent une population de près de 450.000 habitants, introduit-il. Avec une population assez hétérogène, des gens qui parlent français, d’autres qui ne parlent pas, des gens qui ne comprennent pas et d’autres qui sont abreuvés de fake news, avec tout ce qu’on peut entendre… La 5G, les vaccins qui collent à la peau et leur dangerosité… Ajoutez les problèmes de transports et la difficulté d’accès au numérique, tout cela mis bout à bout explique [ce moindre taux] ».

« Il faut avoir les codes »

Pour autant, les habitants des quartiers populaires ne sont pas présents dans les manifestations d'opposants au pass sanitaire ou à la vaccination. « Ce ne sont pas des antivax primaires. Ce sont des gens qui sont déjà harassés par un quotidien qui est très dur qui ne sont pas hermétique aux fake news. Ils ont besoin d’un travail de pédagogie, expliquer ce que sont les différents vaccins, ce qu’est l’ARN, et c’est ce que nous faisons sur le terrain ». Yazid Attalah est lui-même originaire de ses quartiers, où vivent ses équipes. « Il faut avoir les codes. Parce que c’est toujours pareil, pour les gens qui vivent dans les quartiers vous pouvez avoir des gens qui viennent, mais pour eux, ils donnent leur bonne parole, prennent leurs salaires et se cassent », sait le président de l’association Sept.

Sa stratégie : « cibler les personnes-ressources ». A la fois ceux qui sont le plus notoirement opposés, « avec des succès mais aussi quelques échecs » et les mères de famille qui « sont la patronne des foyers et peuvent emmener leur mari et leurs enfants ». Enfin, il y a parmi les personnes qui vivent dans les quartiers populaires certaines qui ne « sortent jamais. L’injonction à se faire vacciner n’a alors pas beaucoup de sens pour eux. Ils ont toujours été dans la débrouille et la marge, alors un peu plus ou peu moins… »

« On peut parler d’un échec de la campagne vaccinale à ce niveau, dans la question de l’accès au soin des catégories socioprofessionnelles les moins favorisées », reprend Lucie Guimier. « Le gouvernement veut jouer un sprint, nous, nous courrons un marathon », conclut Yazid Attalah.

D’après les données publiques du 1er août, la région est, avec 48,6 % de personnes intégralement vaccinées, celle présentant le plus faible taux de vaccination en France métropolitaine (moyenne de 52,7 %), après la Corse (44,9 %). A l’inverse, la région Bretagne arrive en tête, avec 56,3 % de personnes ayant un schéma vaccinal complet (suivie de près par la Nouvelle-Aquitaine et la Normandie, 55,9 % chacun). Voilà pour le tableau d’ensemble.

Dans le détail, parmi les 6 départements qui composent la région Paca, le Var, Les Hautes-Alpes, et les Alpes-Maritimes, avec respectivement (50,6 %, 50,6% et 51,4 %) se situent presque dans la moyenne nationale. A l’inverse Bouches-du-Rhône (46,5 %), Vaucluse (47,4 %) et Alpes-de-Haute-Provence (45,2 %) plombent cette moyenne. A cette division s’en ajoute de nouvelles où les territoires les plus pauvres sont aussi les moins vaccinés. Ainsi les 3e, 14e et 15e arrondissements de Marseille, présentent des taux de vaccinations complètes inférieurs à 25 %, soit plus de deux fois moins que la moyenne nationale.