Antivax : « Plus un mouvement devient ostracisé, plus il y a de risque de radicalisation »

INTERVIEW Iris Boyer, secrétaire générale de l’ISD (think tank contre l’extrémisme et la polarisation), revient sur les passages à l’acte de plus en plus nombreux dans les rangs des antivax

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas
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La mise en place du pass sanitaire a été suivi d'un déferlement de violences physiques contre les instituts de vaccination
La mise en place du pass sanitaire a été suivi d'un déferlement de violences physiques contre les instituts de vaccination — Sebastien SALOM-GOMIS / AFP
  • De nombreux centres de vaccination ont été vandalisés cette semaine, symbole d’une montée en puissance de la violence chez les antivax.
  • Cette hausse des passages à l’acte a été consécutive à l’allocution d’Emmanuel Macron le 12 juillet, et l’extension du pass sanitaire.
  • Iris Boyer, spécialiste de l’extrémisme et de la polarisation, revient sur ces violences.

Depuis l’allocution d’Emmanuel Macron le 12 juillet étendant le pass sanitaire en France, la violence augmente contre la vaccination et ses représentations. Une violence symbolique – les comparaisons de plus en plus fréquentes avec le nazisme – mais aussi une physique. En l’espace de huit jours, onze centres de vaccination contre le coronavirus ont été vandalisés en France. La même semaine, des journalistes BFM TV ont été pris à partie lors d’une manifestation contre le pass sanitaire.

Pour Iris Boyer, secrétaire générale de l’ISD (think tank contre l’extrémisme et la polarisation), cette radicalisation suit un schéma classique, mais reste heureusement ultra-minoritaire.

Comment expliquer de tels passages à l’acte chez les antivax, alors que la contestation était jusque-là principalement verbale ?

La radicalisation du mouvement est un phénomène assez logique, ces rhétoriques existaient mais depuis les dernières annonces du gouvernement, l’étau se resserre notamment sur les antivax, mais aussi chez les opposants au pass sanitaire, eux aussi minoritaires. Le pass sanitaire généralisé à la vie quotidienne crée un phénomène d’« eux contre nous » – on a d’ailleurs vu de nombreux messages de personnes vaccinées sur les réseaux sociaux raillant les non-vaccinés après les annonces d’Emmanuel Macron – et met au ban de la société ces personnes, renforçant leur sentiment d’ostracisation.

Il faut néanmoins nuancer et rappeler qu’il s’agit d’un mouvement assez hétéroclite qui touche différentes tranches de la population et des bords politiques traditionnellement opposés, et que tous sont loin de se radicaliser. On ne peut pas dire que tout le mouvement antivax, et encore moins celui contre le pass sanitaire, est passé à la violence. Mais il est certain que, chez quelques individus, tout ce contexte favorise le passage à l’acte.

Ce mouvement est en plus très instrumentalisé par les politiques de tout bord, qui y sont favorables ou non, donnant un effet loupe qui n’est pas à négliger au moment de l’analyser. Il faut mettre en parallèle l’influence de ce mouvement avec son chiffre réel. Ils étaient 110.000 personnes à manifester contre le pass sanitaire samedi dernier, contre 900.000 inscriptions sur Doctolib le seul lundi des annonces d’Emmanuel Macron. Tout au long de la semaine, ce sont près de quatre millions de rendez-vous de première dose qui ont été réservés. On voit donc que, si une partie du mouvement se radicalise, il ne s’étend pas, et c’est au contraire le consensus vaccinal, forcé ou non par le pass sanitaire, qui gagne du terrain.

Justement, cet emballement pour la vaccination, qui réduit les effectifs des antivax, n’explique-t-il pas également la radicalisation ?

Plus un mouvement devient minoritaire et ostracisé, plus il y a de risque de radicalisation et de passage à l’acte en son sein. Il est obligé de passer aux actions plus fortes ou plus symboliques pour se faire entendre lorsqu’on devient ultra-minoritaire. On peut notamment citer le port de l’étoile jaune en manifestation, qui se généralise à mesure que le mouvement perd en effectif. De plus, les voix les plus consensuelles et raisonnées ont généralement quitté les rangs, allant, elles, se faire vacciner, ce qui fait qu’il ne reste plus que les voix les plus radicales qui s’auto-alimentent entre elles. Il n’y a plus de garde-fous.

Ces violences risquent-elles de perdurer avec le temps ?

On peut s’attendre à voir les violences continuer voire augmenter car nous sommes aujourd’hui entrés dans un rapport de force, a fortiori depuis le vote de la loi ce jeudi soir. Or, on a vu avec les «gilets jaunes», qu’un mouvement contestataire pouvait se pérenniser dans le temps, notamment avec l’aide des réseaux sociaux qui permettent de lier des personnes qui n’auraient jamais pu se rencontrer ou coordonner leurs actions avant cela.

Pour reprendre le parallèle avec les « gilets jaunes », ces derniers reposaient sur l’idée d’une politique publique décidée à Paris et pour Paris, qui ne serait pas compatible avec la province. Avec le mouvement contre le vaccin, il y a un potentiel encore plus électrique puisqu’on touche à l’idée de l’ingérence du pouvoir sur notre corps, on peut donc s’attendre à une radicalisation encore plus forte des rhétoriques et des actions. Il en va de même pour la vaccination chez les enfants, là aussi un narratif puissant.

Il risque donc d’y avoir des passages à l’acte, comme ce qu’on a pu voir avec le vandalisme sur les centres de vaccination, mais aussi des attaques envers les personnalités politiques ou soignantes ou les lieux appliquant le pass sanitaire. La violence n’est pas finie.