Pass sanitaire : La référence au nazisme, « une manipulation grave qui relativise les crimes »

INTERVIEW Nazisme, Shoah, apartheid… Jacques Fredj, directeur du Mémorial de la Shoah, appelle les opposants au pass sanitaire à « ne pas faire de raccourcis »

Propos recueillis par Emilie Jehanno
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Une personne arbore une étoile jaune lors de la manifestation contre le pass sanitaire, à Toulouse, le 17 juillet.
Une personne arbore une étoile jaune lors de la manifestation contre le pass sanitaire, à Toulouse, le 17 juillet. — FRED SCHEIBER/SIPA
  • Sur les réseaux sociaux et dans les manifestations, certains opposants au pass sanitaire ont comparé, au cours des derniers jours, la mise en place de ce dispositif au port de l’étoile jaune durant le nazisme.
  • Pour Jacques Fredj, directeur du Mémorial de la Shoah interrogé par 20 Minutes, « il y a un gouffre qui sépare ce type de situations historiques ».
  • Selon lui, les opposants qui font le parallèle avec le régime nazi « veulent se transformer en héros » en se faisant passer pour des « résistants ». « Je pense que c’est une vraie tentative de manipulation de l’opinion publique. »

Avant même les manifestations des opposants au pass sanitaire du 17 juillet, au cours de laquelle certains d’entre eux arboraient une étoile jaune, nombre de publications circulaient, sur Facebook et Twitter, assimilant l’extension de ce dispositif à la dictature nazie, à la traque et à l’extermination des juifs. L’étoile jaune était comparée au pass sanitaire, l’inscription « non vacciné » se substituant à « juif ».

Au cours des derniers jours, un site de commerce en ligne est même allé jusqu’à commercialiser t-shirts et étoiles modifiés, avant d’être signalé par la Licra. Une ordonnance excluant les juifs de certains lieux publics, document du Mémorial de la Shoah, a été détournée. Idem pour la devise « Le travail rend libre », inscrite a l’entrée des camps de concentration, devenue « le pass sanitaire rend libre ».

Alors que de nombreuses manifestations sont organisées en France ce samedi, Jacques Fredj, directeur du Mémorial de la Shoah à Paris, analyse pour 20 Minutes ces détournements, qu’il qualifie de « vraie tentative de manipulation de l’opinion publique ».

Jacques Fredj, directeur du mémorial de la Shoah

Quel regard portez-vous sur la comparaison entre l’étoile jaune et le pass sanitaire ?

Pour nous, institution qui enseignons l’histoire, nous sommes terriblement choqués par cette instrumentalisation. Il y a sans doute des gens qui sont ignorants, mais je pense qu’il y a une tentative de manipulation claire de la part d’un certain nombre d’opposants au pass sanitaire. C’est, bien évidemment, terrible. Nous passons notre temps à enseigner la nécessité de contextualiser et de ne pas faire de raccourcis. C’est ne rien comprendre à la démarche historique et à l’historisation des faits.

Que signifiait le port de l’étoile jaune dans la dictature nazie ?

Lorsque l’occupant nazi a imposé le port de l’étoile jaune aux juifs, ce n’est pas parce qu’ils refusaient d’obéir, c’est parce qu’on voulait les marquer parce qu’ils étaient juifs. Ils étaient nés quelque chose, donc, on les marquait, on les humiliait. Et, au printemps 1942, quand cette ordonnance allemande est parue en France, elle était déjà engagée dans un contexte historique où il y avait eu des lois qui avaient exclu les juifs de la société française. Le premier convoi de déportation était parti le 27 mars 1942. Le port de l’étoile jaune, à partir de la fin du mois de mai 1942, était dans ce flot de mesures qui ont été le prélude à la rafle du Vél d’Hiv, aux déportations massives, aux 43.000 juifs déportés en 1942.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’étoile jaune, en tant que telle, n’est pas simplement venue marquer les juifs de France, mais c’est le fruit d’un long processus d’exclusion et un long processus génocidaire. Ça n’a rien à voir avec la situation que dénoncent les opposants au pass sanitaire ou à la vaccination. Je le dis sur la Shoah, mais je le dis sur l’apartheid. L’apartheid, ce n’est pas seulement la ségrégation, c’est une idéologie raciale, qui est basée sur une hiérarchie raciale. Ce n’est pas simplement des mesures que l’on prend dans le cadre de la mise à l’écart d’un groupe. Dans les manifestations des derniers jours, ce sont des gens qui décident ne pas se faire vacciner, donc, il n’y a pas de comparaison possible. C’est vraiment ne pas comprendre qu’au cœur d’un génocide, il y a une idéologie raciale.

L’historien Marc Knobel, dont la photo de l’étoile jaune portée par son père à 11 ans a été détournée, parle de « malversations misérables qui visent à comparer ce qui n’est pas comparable »…

Oui. C’est totalement incompréhensible. Un enfant de 3e pourrait expliquer la différence entre le régime nazi et le régime politique dans lequel nous vivons, entre des mesures qu’on sort de son contexte et un génocide avec une idéologie raciale. Il y a un gouffre qui sépare ce type de situations historiques. Si, aujourd’hui, on veut faire croire que nous vivons dans un régime comparable à l’Allemagne nazie, et c’est ce qu’on voit fleurir dans certaines affiches où l’on voit Macron déguisé en Hitler, c’est une comparaison historique qui n’a pas lieu d’être. Sous le IIIe Reich, il n’y avait pas de syndicats, pas de partis politiques, vous n’aviez pas le droit de manifester, vous n’auriez même pas pu exprimer le fait que vous étiez contre. Les premiers camps de concentration ont été peuplés par des opposants au nazisme.

Je pense que c’est une vraie tentative de manipulation de l’opinion publique. On essaie de choquer, de faire du buzz et la fin justifie les moyens. On a affaire à des gens qui n’ont aucune préoccupation du contexte, de la démarche historique et qui s’en moquent. Mais on récolte ce que l’on sème. On passe notre temps à détourner des concepts : les hommes politiques ou publics, les médias utilisent des mots pour d’autres.

Pourquoi faire appel à la Shoah, selon vous ?

Ces gens qui tentent aujourd’hui de l’instrumentaliser c'est parce qu’ils veulent se transformer en héros et transformer leur combat, qui est en réalité un combat contre un vaccin. Ils veulent faire croire qu’ils sont dans un combat pour des valeurs, pour la liberté, en faire un combat beaucoup plus grave, montrer qu’ils sont des résistants.

Parce que, si Macron est Hitler, eux sont des résistants. Donc, on n’est pas seulement dans la victimisation, on est dans l’instrumentalisation. J’ai écouté les ambiances des manifestations, j’ai entendu le chant des partisans. On est en train d’assister à une OPA de façon à anoblir un combat qui est, ni plus ni moins, qu’un combat de gens qui sont contre un vaccin. C’est leur droit. Ils ont le droit d’être contre un vaccin, mais pas la peine de diluer ces symboles historiques. Et c’est une manipulation grave, parce que cela relativise, minore les crimes dont on parle.

Est-ce une méconnaissance, un manque de pédagogie sur ce qu’a été la Shoah ?

Qu’il y ait des gens qui soient un peu ignorants du contexte historique, c’est possible parce que le travail d’éducation, d’enseignement de l’histoire, il faut le continuer. Et c’est le rôle d’institution comme la nôtre de continuer à inviter les Français à s’imprégner, comprendre cette histoire, à avoir une démarche historique et historienne. Et le danger, c’est que cette histoire va simplement disparaître et être minorée. Traiter un homme politique d’Hitler, c’est terrible. Si Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron ou François Hollande égalent Hitler, les nouveaux Hitler n’ont pas de souci à se faire.

L’histoire de la Shoah a pris sa place comme un mètre-étalon, une référence. Bien sûr, faire de l’histoire, c’est aussi s’interroger sur le présent et le futur, mais s’interroger en gardant la signification du contexte historique et pas picorer dans l’histoire et dire "Ceci égale ça". L’histoire de la Shoah et des génocides ont des mécanismes et, ce qui est important, c’est de comprendre comment ces mécanismes apparaissent et s’en méfier.

Le dernier génocide, au Rwanda, date de 1994. Il ne date pas d’il y a un siècle. Notre rôle est de comprendre et d’empêcher que ces mécanismes se mettent en place, de faire de la prévention des crimes de masse. Mais en mélangeant tout, en mettant tout dans tout, il n’y a plus de signaux, il n’y a plus de décryptages. Quelle violence d’aller détourner ces symboles, de comparer le régime politique d’aujourd’hui à celui du nazisme ! C’est vraiment de la malhonnêteté intellectuelle. Mais une fois que l’on a dit cela, il faut que ce soit une vigilance permanente de tout le monde. Il faut utiliser les bons mots pour parler des choses qui nous entourent.