« Je ne comprends pas ce choix », « Je me suis fait traiter de folle »… Ils sont en conflit avec leurs proches à cause du pass sanitaire

CLASH Les positions sur le sujet ont tendance à se radicaliser de plus en plus d’un côté comme de l’autre, ce qui crée des tensions voire des ruptures entre des amis ou des membres d’une même famille

Delphine Bancaud
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Le 17 juillet 2021 à Paris, lors d'une manifestation pour protester contre le pass sanitaire.
Le 17 juillet 2021 à Paris, lors d'une manifestation pour protester contre le pass sanitaire. — ISA HARSIN/SIPA
  • La mise en place du pass sanitaire exacerbe les tensions autour du vaccin anti-Covid dans le cercle familial et amical.
  • Les personnes vaccinées essayent parfois de convaincre leurs proches de les imiter, sans forcément y parvenir.
  • Les non-vaccinés se sentent souvent stigmatisés par leur entourage aussi, ce qui les conduit à s’isoler.

Cet été, l’ambiance sera électrique autour du barbecue. Car le pass sanitaire, qui est entré en vigueur depuis mercredi, risque de s’inviter dans les discussions amicales et familiales. Et il n’a pas que des adeptes, certains Français le considérant comme liberticide. « Selon l’enquête de l’Inserm *, 34 % des répondants sont opposés au principe d’un passeport vaccinal. Et cette position est plus forte chez les jeunes de moins de 35 ans », observe ainsi Jeremy Ward, chercheur à l’Inserm. Le week-end dernier, 120.000 personnes ont d’ailleurs manifesté à travers la France pour crier leur opposition, et de nouveaux défilés étaient prévus ce samedi.

Avec la hausse des cas de coronavirus ces dernières semaines en France due au variant Delta, les conflits sur la vaccination et les restrictions ont tendance à se radicaliser. Des menaces de mort ont été proférées ces derniers jours à l’encontre de soignants et de parlementaires soutenant l’extension du pass sanitaire, des dégradations ont été commises dans plusieurs centres de vaccination. Parallèlement, sur Twitter, les personnes s’exprimant contre la vaccination sont aussi prises à partie. Dans le cercle intime, certains préfèrent ne pas aborder le sujet, qu’ils sentent explosif. Comme Sandra, qui a répondu à notre appel à témoins : « J’ai dans ma famille des pro vaccins qui se croient sauvés, ne respectent plus les gestes barrières et nous incitent à nous faire vacciner… Nous évitons le sujet ».

« Je me suis fait traiter de folle, d’inconsciente, car je suis vaccinée »

Et pour ceux qui acceptent de débattre, cela tourne parfois au vinaigre. Surtout quand la santé d’un proche est en jeu : « Ma maman de 61 ans souffre depuis des années d’un Lupus, une maladie auto-immune. Elle fait partie des personne prioritaires à la vaccination. Malheureusement, elle a été endoctrinée par toutes les idioties lues sur Facebook qu’elle consulte non-stop. Je me bats avec elle à coups d’arguments pour qu’elle se vaccine, insistant sur sa santé, mais elle me répond par des inepties sorties tout droit de son fil d’actualité. Je vis un calvaire et j’ai peur pour ma mère », confie ainsi Gabriel. Et les pro vaccin sont parfois pris violemment à partie par leur famille, comme Marie : « Ma mère est contre le pass sanitaire, contre le vaccin et contre toutes décisions gouvernementales. Elle fait partie de ceux qui postent 15 articles anti vaccins par jour. Nous nous sommes vivement disputées lorsque je lui ai dit que je me ferais peut-être vacciner si le gouvernement l’exige pour toutes les activités sportives et collectives. Elle m’a répondu : "Tu veux que ta fille devienne orpheline ?" ». Si les tensions sont si vives, c’est que les positions sur le pass sanitaire renvoient à d’autres dissonances : « Cela dénote souvent une défiance envers les institutions, le gouvernement, les médias », note Jeremy Ward.

La violence verbale est parfois au rendez-vous, comme en témoigne Claire : « Mes parents, infirmiers à la retraite, sont totalement contre la vaccination. Ils ne comprennent pas qu’un vaccin puisse être fabriqué aussi rapidement, ne s’informent que sur Facebook. Lors de notre dernier repas de famille, je me suis fait traiter de folle, d’inconsciente, car je suis vaccinée. J’ai serré les dents et n’ai rien dit pour ne pas envenimer la situation ». Rémy a lui l’impression de rejouer chaque fois la même scène avec ses parents : « Ils sont contre la vaccination. Mon père est même prêt à démissionner. A chaque discussion, ils arrivent toujours à trouver un moyen de parler de ça et à tenter de me dissuader de me faire vacciner. Je sais que si j’ai des effets secondaires, je vais en prendre plein la tronche ». Les vacances sont aussi une occasion de raviver le conflit : « "Pas vacciné ? Pas la peine de me rendre visite ; c’est aussi simple que ça. Oublie tes vacances en Dordogne si tu n’es pas vacciné" : voilà mon message à ma sœur et mon frère », raconte Ryan. « Les vacances mettent en relief les tensions, car les vaccinés et les non vaccinés ne peuvent pas avoir les mêmes activités à l’extérieur, cela complique l’organisation et conduit aussi parfois à annuler des projets communs », reprend Jeremy Ward.

« Je suis opposée à la vaccination pour le Covid, mais je ne suis pas anti vaccin »

Certaines personnes qui s’opposent au pass sanitaire se sentent, elles aussi, stigmatisées par leurs proches, et ont l’impression que tous les non vaccinés sont mis dans le même panier. Comme Morgane : « Je suis opposée à la vaccination contre le Covid-19, mais je ne suis pas anti vaccin. Celui-ci me fait très peur car il est récent, et il n’y a pas de recul sur les effets dans les années à venir. Nous sommes choqués par les réflexions de beaucoup de nos amis vaccinés qui veulent nous faire changer d’avis à tout prix et n’entendent pas nos inquiétudes. Nous sommes traités comme des parias, des criminels, des antivax, assimilés aux commentaires qui ont fleuri partout sur la Shoah, la dictature…. Nous sommes traités d’égoïstes, accusés de bloquer la société et ceux qui sont vaccinés, de vouloir profiter du système de santé car nous serions tout de même soignés en cas de problème ou maladie ».

Même sentiment chez Sandrine : « Nos meilleurs amis sont vaccinés et pas nous, ils ne comprennent pas notre point de vue alors que nous comprenons le leur. Nous ne sommes pas anti vaccin, nous attendons juste qu’il y ait du recul, et ce désaccord crée beaucoup de tension dans notre cercle amical. Nous n’irons plus au resto, ni nulle part, mais notre corps nous appartient. » Une tendance qu’observe Jeremy Ward : « Les non vaccinés ne sont pas tous des conspirationnistes. Certains n’ont un problème qu’avec le côté obligatoire de la vaccination pour certaines professions et les contraintes qui leur sont imposées. Mais comme les fers de lance des manifestations contre le pass sanitaire sont des antivax, tout le monde est mis dans le même sac. Par ailleurs, puisque 77 % des répondants à notre étude comptent se faire vacciner ou l’ont déjà fait, alors les non vaccinés se sentent minoritaires ».

« La dispute est partie de ça, puis nous nous sommes séparés… »

Et dans certains cas, la fracture est même définitive, comme en témoigne Sabrina : « Mon conjoint s’étant fait recaler à l’entrée de sa salle de sport, il a pris un rendez-vous pour se faire vacciner. Je n’arrive pas à comprendre ce choix… Comment peut-on s’injecter une substance encore inconnue juste pour aller faire du sport ? La dispute est partie de ça, puis nous nous sommes séparés… » Idem pour Micky : « Un de mes cousins a mis des choses improbables et hautement injurieuses pour des victimes de dictatures ou de la Shoah. J’ai essayé de lui faire comprendre la portée de ses propos, mais il n’en a pas démordu. Eh bien j’ai perdu un cousin. Sur les réseaux et dans ma vie. Hors de question de tolérer une telle ignominie. Marre de ce complotisme et de cette ignorance qui fait dire n’importe quoi ! ».

« Ce sujet a souvent fait remonter des tensions sous-jacentes, les relations seront très difficiles à réparer. Et dans les prochaines semaines, ceux qui vont se trouver exclus d’une partie de la vie sociale à cause du pass sanitaire risquent de se sentir de plus en plus isolés », conclut Jérémy Ward.

Les Français et la vaccination, enquête Covireivac de l’Inserm, juin 2021.