Vacances post-Covid : Comment la crise a roulé sur les congés des Français

TOUT EST CHAOS (3/4) Le coronavirus a profondément modifié la vie des Français, y compris leur façon de partir en vacances 

Jean-Loup Delmas
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La crise sanitaire a amputé d'un quart le budget des vacances d'été des Français
La crise sanitaire a amputé d'un quart le budget des vacances d'été des Français — Pixabay
  • Après un an et demi de crise sanitaire et trois confinements, 35 millions de Français ont prévu de partir en vacances cet été.
  • Retour à la nature, « staycation », télétravail depuis un lieu de villégiature, mais aussi un budget parfois moins important qu’avant la crise… Le Covid a imposé sa marque sur nos congés.
  • « 20 Minutes » dresse le portrait des différentes tendances concernant les vacances dans un monde qui n’est pas encore celui d’après le coronavirus, mais certainement plus celui d’avant.

C’était un rituel aussi installé que la bûche à Noël ou les feuilles mortes tombant à l’automne. Chaque été, Simon* et sa bande d’amis partaient deux semaines en Bretagne, investissant la première villa venue et flânant entre mer et cidre. Une tradition idyllique qui ne sera pas renouvelée cet été 2021 pour le trentenaire : « Entre le chômage partiel et l’insécurité de l’emploi à venir en septembre, j’ai préféré épargner mon argent cet été. »

Il n’est pas le seul. Selon le baromètre annuel des vacances par Europ Assistance et Ipsos, 67 % des Français souhaitent partir en  vacances – soit deux points de moins qu’en 2019. Parmi les Français qui ne partent pas, 35 % d’entre eux affirment que c’est faute de budget. Ils n’étaient que 27 % à donner cette raison à l’été 2020.

La crise sanitaire – et économique – du coronavirus est passée par là. L’économiste Stéphanie Villers décrit pour cet été une France à deux vitesses : d’un côté, ceux pour qui les mesures sanitaires ont été une source d’épargne – moins de restaurants, de bars, de cinémas, tout en maintenant le même salaire –, épargne qu’ils comptent bien dépenser durant leurs congés. De l’autre côté, des Français qui ont vu leur salaire amputé en partie ou totalement pendant la crise.

Budget amputé chez les vacanciers

Cet écart se voit d’autant plus à l’apparition des beaux jours, une période où le budget flambe plus que le thermomètre. Le tourisme représente une grosse source de dépenses chez les Français : 5 % du PIB du pays est dû au tourisme intérieur national. De fait, et a fortiori après cette crise, cette économie lourde ne peut être suivie par tous. « C’est une période où on dépense beaucoup plus que d’habitude, rappelle Stéphanie Villers. Si peu de Français renoncent aux vacances, beaucoup vont vouloir faire des économies sur celles-ci. C’est la chance de la France : avec de tels paysages, il est possible de partir faire du tourisme pas loin. »

Même chez les vacanciers, l’impact de la crise sanitaire se fait sentir : selon la même étude, le budget moyen des Français pour les congés d’été est de 1.627 €, en forte baisse (-26 %) par rapport à 2019, pour une durée de vacances moyenne identique de 2,1 semaines. Selon une étude de l'Insee, au premier trimestre 2021, 22 % des ménages déclaraient que leur revenu mensuel a diminué d’au moins 50 euros par rapport à celui de mars 2020, avec en moyenne une baisse de 290 euros par mois et par adulte.

Pour la première fois, Martin* s’est serré la ceinture : « Pas de vacances en Paca cette année, c’était beaucoup trop cher pour nous désormais. On a fait de la randonnée en itinérance avec des amis en Auvergne, ça permet un budget plus léger. » Il l’assure, ses vacances furent ponctuées de rires et de beaux paysages, mais reste un goût amer tenace : « Ce n’était pas notre volonté de voyage, on a subi ce choix. Si on avait pu partir à la plage et qu’on était quand même allé en randonnée, je l’aurais très bien vécu. Là, il y avait toujours le sentiment de la contrainte, de la honte de ne pas pouvoir. Presque un échec… »

Le cercle vicieux de la précarité

Julie*, qui a dû quitter son CDI à cause de la crise, parle, elle, du cercle vicieux de la précarité. Plus la pauvreté augmente, plus les choses deviennent chères. Démonstration de sa théorie : « Quand j’étais en poste, je prenais mes congés bien en avance, les trains, les hôtels, rien n’était cher. Maintenant que je ne sais pas quand je travaille ou pas, ce sont des réservations de dernière minute, donc les prix grimpent. » La logique décrite ici s’applique à bien d’autres choses : activités choisies, destinations classiques prises d’assaut ne laissant que les endroits mal desservis et donc plus chers pour s’y rendre, logements pas chers partis les plus tôt, etc. Conséquence, « les choix sont encore plus réduits que ce que je pensais. Et il y a ce sentiment de mal utiliser son argent, sentiment d’autant plus désagréable quand on en a peu. »

Au chômage partiel depuis six mois, Chloé connaît elle aussi toute une flambée d’émotions négatives associées à ce qu’elle nomme ses « semi-vacances » : « Le pire sentiment, c’est celui de lâcher ses potes, de ne plus pouvoir les suivre dans nos vacances annuelles. » Un peu d’humanité subsistant encore dans ce monde, les amis en question ont bien entendu proposé une destination moins chère qu’à l’accoutumée. Choix catégoriquement refusé par Chloé : « Je ne voulais pas qu’ils se sacrifient pour moi ou passent de moins bonnes vacances par ma faute. »

La même proposition a été faite à Julie, qui a, elle, accepté. Une décision qu’elle a parfois regrettée. « Quand je pense à nos vacances 2018, 2019 ou 2020 et que je vois de quoi on s’est contenté là, j’ai honte de moi et de mon budget. Tout me rappelait dans nos souvenirs des années passées à quel point je suis pauvre désormais. » Car si comme le chante Aznavour, la misère est moins pénible au soleil, elle est parfois encore plus culpabilisante.

Nous n’avons pas de budget, mais nous avons des idées

Il y a ceux qui veulent positiver quand même. Partir, même pas cher, ça reste partir. Après une année en tant qu’indépendant très rude économiquement, Jérôme* était loin d’avoir les réserves nécessaires pour ses grands classiques, la Grèce ou Chypre. Qu’importe, là aussi, ses amis se sont adaptés et direction fut prise de Nice. « Ça reste la mer, le soleil, et surtout les amis. C’est niais, mais l’important, ce n’est pas où on part, mais avec qui. » Il vante les bienfaits de ces vacances à « petit » prix : découverte de la France, plus de moments conviviaux et intimistes dans le Airbnb loin des bars bondés, et de nouvelles activités.

Simon, lui, préfère philosopher. Nous demandant les chiffres des années précédentes, il constate qu’en 2019, avant les masques, le gel hydroalcoolique, les cas contacts, 35 % de ses concitoyens ne partaient déjà pas en vacances durant l’été. « Je suis parti toutes ces années précédentes, c’est déjà une chance énorme. Et puis s’il y a bien une année pour ne pas partir, entre la météo pourrie, le masque, les jauges, etc.., c’est bien cette année ! Je profiterai encore plus en 2022. » Rendez-vous est pris au soleil.

*Les prénoms ont été modifiés