Affaire Delphine Jubillar : Les avocats du mari jettent le trouble sur les indices à charge et évoquent d'autres pistes

ENQUETE Ce mardi, lors de l’examen de la demande de remise en liberté de Cédric Jubillar, l’avocat général a demandé le maintien en détention du mari de Delphine, disparue depuis le 16 décembre à Cagnac-les-Mines. L’arrêt de la cour sera rendu jeudi matin

Béatrice Colin
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Cédric Jubillar lors de la marche blanche organisée en hommage à sa femme disparue, Delphine.
Cédric Jubillar lors de la marche blanche organisée en hommage à sa femme disparue, Delphine. — Fred Scheiber /AFP
  • Ce mardi matin, la demande de remise en liberté de Cédric Jubillar, mis en examen et écroué pour le meurtre de sa femme Delphine, disparue dans le Tarn le 16 décembre, était examinée par la chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Toulouse.
  • De la couette aux cris entendus par des voisines, ses avocats ont démonté point par point les indices qui ont conduit les enquêteurs à Cédric Jubillar.
  • Ils ont aussi allumé des contre-feux en pointant des pistes « balayées » selon eux par les enquêteurs, notamment celle d’un homme s’étant accusé du meurtre par SMS auprès de son ex-compagne.

« Non, je n’ai rien à déclarer ». Ce sont les seuls mots prononcés par Cédric Jubillar, ce mardi matin, lors de l’audience d’examen de sa demande de remise en liberté devant la chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Toulouse. Le crâne rasé, vêtu d’une chemise blanche simple, le mari de Delphine, disparue depuis le 16 décembre à Cagnac-les-Mines, est apparu très concentré, hochant parfois imperceptiblement la tête lorsque ses avocats ont évoqué les pièces à charge du dossier, les démontant les unes après les autres.

Durant plus de quatre heures, la défense, mais aussi les avocats des parties civiles et l’avocat général ont rappelé ce que le dossier renfermait et les éléments qui ont conduit à la mise en examen du peintre-plaquiste de 34 ans le 18 juin pour « meurtre sur conjoint ». « On n’a pas réuni une preuve irréfutable après six mois d’enquête, on nous fait la preuve par la négative, on n’a rien trouvé d’autre donc c’est lui. On le présente comme le coupable idéal et pour étayer cette thèse on a tout dit », a déploré Jean-Baptiste Alary, l’avocat de la première heure de Cédric Jubillar.

Cris, podomètre, condensation passés au crible

Sa consœur, Emmanuelle Franck, a repris un par un les « indices graves et concordants » exposés par la procureur de la République qui ont conduit à la mise en examen de Cédric Jubillar. « On a pris des petits éléments, on a essayé de les imbriquer, comme ça ne marche pas, on a forcé pour donner quelque chose qui ne ressemble à rien », a-t-elle plaidé. Elle est dans un premier temps revenue sur les déclarations de Louis, 6 ans, l’enfant du couple en instance de divorce, qui lors de sa deuxième audition a indiqué que ses parents se seraient disputés le soir de la disparition, juste après qu’il est allé se coucher vers 23 heures. « Lorsqu’il est entendu la première fois, le 16 décembre à 16 heures, il dit qu’ils ont discuté. Sa deuxième audition est plus d’un mois après, c’est énorme pour un enfant de cet âge-là », assure l’avocate.

Sur le podomètre qui n’a enregistré que 40 pas entre le réveil de Cédric Jubillar et l’arrivée des gendarmes, signe pour l’accusation qu’il n’a pas cherché sa femme, elle explique simplement que « si on a pas son téléphone sur soi, il n’enregistre rien ». Avant de s’attaquer aux cris apeurés d’une femme et aux aboiements de chiens entendus par une voisine et sa fille, dont la maison se situe à 130 m du domicile des Jubillar. Au-delà du fait que les plus proches voisins n’ont rien entendu, elle s’est employée à démontrer que l’heure ne pouvait pas correspondre. Grâce aux programmes télé regardés par cette femme et sa fille, les cris auraient retenti entre 22h51 et 22h55. Or à 22h58, Delphine envoyait un SMS de bonne nuit à son amant.

L’avocate est aussi revenue longuement sur la couette qui couvrait le matelas où dormait Delphine et qui a été lavée juste après sa disparition. Lorsque les gendarmes sont arrivés à 4h50 au domicile des Jubillar, près de 40 minutes après l’appel de Cédric, ce dernier était en train de mettre du linge dans la machine à laver. Un élément important pour l’accusation sur le comportement du mari. Mais aucun procès-verbal de constatation n’est alors établi. « Le 16, les gendarmes ne s’intéressent pas à la machine. Pourquoi on parle de la couette, c’est parce que le 17 décembre, soit 34 heures après l’appel, ils constatent qu’il y a une couette dans la machine. Dans leur PV, ils disent que rien n’a bougé, hormis la couette. J’en déduis que la couette n’était pas la veille dans le lave-linge », poursuit Emmanuelle Franck, avant d’embrayer sur la condensation retrouvée dans la voiture de Delphine Jubillar.

Les avocats de Cédric Jubillar, Mes Emmanuelle Franck, Jean-Bapriste Alary et Alexandre Martin à la cour d'appel de Toulouse.
Les avocats de Cédric Jubillar, Mes Emmanuelle Franck, Jean-Bapriste Alary et Alexandre Martin à la cour d'appel de Toulouse. - B. Colin / 20 Minutes

Pour les enquêteurs, cette buée serait un argument pour dire qu’elle a été utilisée entre 23 heures et 4 heures du matin, peut-être pour déplacer le corps de Delphine. « C’est une vaste escroquerie », lâche l’avocate avant de faire un petit cours météo sur le phénomène du point de rosée, phénomène durant lequel la rosée se dépose naturellement en fonction du taux d’humidité et de la température ambiante. Or durant la nuit du 15 au 16 décembre, selon elle, tous les indicateurs étaient au vert pour avoir de la rosée.

Les troublants SMS d’un homme qui s’accuse

Loin de se contenter de démonter point par point les arguments de l’accusation, les trois avocats de Cédric Jubillar ont aussi tenté de montrer que toutes les pistes n’avaient pas été suivies. Notamment celle d’un homme originaire d’Albi ayant envoyé des textos à son ex-compagne dans lesquels il s’accuse du meurtre. La femme s’est présentée le 25 décembre à la gendarmerie, avec sur son portable les SMS troublants de son ancien conjoint. « J’ai bien tué Delphine, car elle était en couple et ne voulait pas le quitter », « Je l’ai frappée, elle est morte » ou encore « J’ai tué une femme, je m’en veux, elle travaillait à CCB [initiales de la Clinique Claude Bernard où travaillait Delphine Jubillar] ». « Il a été auditionné et il a dit qu’il voulait mettre la pression à son ancienne compagne. Elle n’a pas été auditionnée, on n’a même pas vérifié sa téléphonie. On a un homme qui s’accuse et on ne fait rien », critique Jean-Baptiste Alary.

D’autres pistes à fouiller selon la défense

Mais ce n’est pas la seule piste qui aurait été balayée par les enquêteurs selon la défense qui sème peu à peu le trouble. Le 16 décembre au matin, un taxi aurait aperçu à 15 km de Cagnac-les-Mines, vers 6 heures du matin, une femme marchant seule en bord de route et portant un haut blanc. Une couleur qui n’est pas anodine pour les avocats de Cédric Jubillar, puisque la jeune femme serait partie promener les chiens la nuit de sa disparition avec une doudoune blanche.

Autre fait sur lesquels ils portent leur attention, le témoignage de deux automobilistes qui ont vu une curieuse scène en pleine nuit, dans un chemin de campagne, à 2,5 km de Cagnac. « Entre 5h15 et 5h30, ils vont voir successivement le plafonnier d’une voiture allumée avec un individu qui traverse en courant. Et ça, ce n’est pas une piste intéressante que l’on fait mine d’écarter », interroge Alexandre Martin, le troisième avocat de Cédric Jubillar.

« Je vais la tuer », des menaces répétées de Cédric

Si la défense a pu marquer des points, l’accusation n’a pas non plus été en reste. L’enquête a en effet révélé que Cédric Jubillar avait à plusieurs reprises indiqué qu’il allait tuer sa femme, l’enterrer dans un endroit où on ne pourrait pas la retrouver. Des menaces qu’il a prononcées devant sa mère, qui s’en est ouverte à des cousines et des membres de sa famille. Et qu’elle a répété lors de sa propre garde à vue. « Elle en est sortie psychologiquement brisée. Durant sa garde à vue, elle a été instrumentalisée du début à la fin », a assuré son avocate, Jessica Chefaroudi.

Mais ces menaces, Nadine F. n’est pas la seule à les avoir entendues. C’est aussi le cas d’un simple voisin. « Cette personne entendue le 19 décembre dans le cadre de l’enquête de voisinage a indiqué que le 12 décembre elle avait rentré du bois avec Cédric Jubillar. Parlant de son couple, il a dit "ça ne se passe pas bien, j’ai envie de la tuer, de l’enterrer" », rapporte Jean-Luc Forget, l’avocat de Sébastien Aussaguel, l’un des frères de Delphine. Une fratrie pour qui Cédric Jubillar « n’a pas tout dit » et qui lui reproche « la pression » qu’il a cherché à exercer sur eux ces derniers mois. Leur beau-frère leur aurait en effet intimé d’intervenir sur les réseaux sociaux pour faire cesser les accusations à son encontre, les menaçant de ne pas leur donner les enfants en garde.

Un comportement suspect

C’est un des éléments de la personnalité de Cédric Jubillar pointés du doigt par l’avocat général qui a plaidé pour son maintien en détention. S’il s’est refusé à utiliser le témoignage du petit Louis dans son argumentation, il n’a pas omis l’attitude souvent troublante du mari de Delphine. Comme le matin du 16 décembre, lorsqu’il reconnecte à 3h53 son téléphone, après avoir été réveillé par sa petite fille et s’être aperçu que sa femme n’était plus là selon ses dires. La première chose qu’il fait, c’est de se connecter à un site de rencontres, « avant même d’appeler les amis et les gendarmes ».

Le même jour, alors que la disparition de sa femme est désormais considérée comme inquiétante par les gendarmes, que les premières recherches s’amorcent, il se connecte sur son portable au jeu Game of Thrones. « A tout cela s’ajoute sa garde à vue. Il est en contradiction totale avec lui-même, il peut dire une chose, puis le contraire », pointe Bernard Lavigne. Cédric Jubillar saura ce jeudi à 11h30 s’il reste en détention provisoire.