Protection de l’enfance : « Le projet de loi sur les enfants placés dresse un constat dramatique sans débloquer de budget »

INTERVIEW Lyes Louffok, membre du Conseil national de la Protection de l’Enfance, porte un regard très critique sur le projet de loi sur les enfants placés examiné ce mardi par l’Assemblée

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas
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Près de 300.000 enfants sont placés en France
Près de 300.000 enfants sont placés en France — Pixabay
  • Ce mardi soir, l’Assemblée nationale étudie un projet de loi concernant les 300.000 enfants placés de France.
  • De la formation lacunaire des personnels jusqu’aux violences, des défaillances sont régulièrement pointées dans l’accueil et le suivi de ces mineurs.
  • Lyes Louffok, membre du Conseil national de la Protection de l’Enfance, revient pour 20 Minutes sur la situation des enfants placés et le projet de loi.

Ce mardi soir, un projet de loi pour améliorer le sort des enfants placés, les mineurs confiés à l’Aide sociale à l’enfance, sera présenté à l’Assemblée nationale par le gouvernement. Quelque 300.000 mineurs sont concernés par ce texte, dont plus de la moitié sont placés en institution ou en familles d’accueil, les autres bénéficiant d’actions éducatives.

Le secrétaire d'Etat à l'Enfance Adrien Taquet assure avoir pris le sujet à bras-le-corps. Il défendra ce texte qui s'inscrit dans une stratégie plus large du gouvernement lancée fin 2019 et dotée de 80 millions d'euros en faveur de ce secteur souvent oublié. De leur côté, les oppositions critiquent un « manque d’ambition » de ce projet de loi, censé améliorer le sort des mineurs placés. Lyes Louffok, ancien enfant placé et membre du Conseil national de la Protection de l’Enfance, revient pour 20 Minutes sur ce texte qu’il juge largement insuffisant pour améliorer le sort des enfants placés.

Quelle est la situation actuelle des enfants placés en France ?

Statistiquement, les enfants placés ont un avenir très compromis après la fin de leur placement, soit à l’âge de 18 ans. Deux chiffres pour montrer cette réalité : 40 % des jeunes SDF de moins de 25 ans sont des anciens enfants placés, et tout âge confondu, un SDF sur quatre est un ancien enfant placé.

Ils sont également surreprésentés dans la population carcérale et surreprésentés dans les hôpitaux psychiatriques, ce qui montre à quel point les enfants placés partent avec des handicaps dans la vie.

Ces chiffres sont méconnus du grand public. Comment l’expliquer ?

Il y a une méconnaissance globale du système de l’Aide à l’enfance, beaucoup font des amalgames avec la Ddass ou imaginent qu’un enfant placé est forcément un délinquant.

Il y a donc beaucoup de travail pédagogique à entreprendre dans le champ médiatique et politique, mais les enfants placés ont aussi été abandonnés par la recherche : on manque d’études et de données à la fois sur leur avenir mais aussi sur leur situation pendant le placement. Ce manque de données explique que les décisions politiques semblent parfois prises à l’aveugle.

Ce projet de loi représente-t-il une avancée ?

Nous sommes très déçus de ce projet de loi. La seule petite avancée qu’il comporte, c’est la demande que nous avions faite concernant la création d’un fichier national pour recenser les agréments des familles d’accueil. C’est la seule petite percée, mais une percée sans budget.

C’est toute la question de la décentralisation, entre l’Etat, qui est responsable de la justice et de l’aide, et les départements, qui sont les pilotes de cette politique publique des enfants placés. Les deux se renvoient systématiquement la balle et les questions de financement.

Certes, le gouvernement dépose pour la première fois en trente ans un texte sur le sujet – avant, seul le Sénat ou l’Assemblée nationale s’en chargeait – mais c’est un texte sans un euro dépensé. Il y a un problème entre l’ambition affichée, entre le constat qui est bon, et le budget alloué, c’est-à-dire rien. Faire un constat aussi dramatique et réel de la situation sans débloquer de budget, c’est très inquiétant.

Sur quoi n’avez-vous pas eu gain de cause ?

Nous demandions l’obligation de la prolongation de la protection de l’aide à l’enfance au moins jusqu’à 21 ans. Aujourd’hui, les jeunes sont abandonnés à la rue par l’aide publique dès l’âge de 18 ans, et on voit bien dans les chiffres cités plus haut les conséquences de cet abandon. Encore plus avec la crise sociale et sanitaire du coronavirus, qui n’a fait qu’apporter une instabilité encore plus grande pour cette population.

Jeter les enfants placés à la rue est une aberration humaine, mais aussi économique. On estime à 50.000 euros le coût d’un placement à l’année. Quand on investit pendant des années dans un enfant, l’abandonner ensuite sans suivi, c’est de l’argent jeté par les fenêtres. Il manque également à ce texte l’obligation de la présence d’avocat d’enfant. Actuellement, le Code civil prévoit des avocats d’enfant seulement pour ceux qui en font la demande, mais beaucoup d’enfants placés ne connaissent pas leurs droits et se retrouvent sans protection face aux violences.

Ce texte dit soi-disant présenter l’interdiction du placement des enfants à l’hôtel, mais en réalité, il y a tellement d’exceptions citées que cela sonne plus comme un encadrement de cette pratique et la légalisation d’un dispositif qui ne l’était pas. Il n’y a pas non plus de norme d’encadrement, c’est-à-dire pas d’obligation de recruter proportionnellement aux nombres d’enfants des professionnels diplômés, ce qui pose là aussi problème.