Anorexie masculine : « A la honte d’avoir un trouble psychique, s’ajoute la honte d’avoir un trouble considéré comme féminin »

MA TÊTE ET MOI Les garçons souffrant d’anorexie sont moins diagnostiqués que les filles, notamment en raison du tabou et de la méconnaissance autour de ce trouble alimentaire chez les hommes

Lise Abou Mansour
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NE PAS PUBLIER. Morgan veut briser le tabou de l'anorexie chez les hommes — 20 Minutes
  • « Ma tête et moi », c’est le programme mensuel de 20 Minutes, consacré à la santé mentale des jeunes.
  • Le but de ce rendez-vous : comprendre certaines pathologies mentales grâce aux témoignages de jeunes concernés, et tenter de trouver des solutions pour aller mieux.
  • Dans ce septième numéro, on parle de l'invisibilisation des garçons souffrant d'anorexie, un trouble alimentaire qui survient majoritairement à l'adolesence, et de leur difficulté à être diagnostiqués.

Après des années d’entraînement acharné, Thomas se fait virer de son centre de formation de football. L’adolescent de seize ans qui se rêvait joueur professionnel se réfugie dans le sport qu'il pratique à outrance. Il court et pousse de la fonte trois à cinq heures par jour et commence à supprimer le gras de son alimentation. Le garçon maigrit et se renferme sur lui. Ni son entourage, ni ses médecins ne décèlent les symptômes de l’ anorexie. Pourtant, il en coche toutes les cases. Thomas n’est pas un cas à part : ce trouble alimentaire est plus difficilement décelé chez les hommes. Ce diagnostic tardif peut avoir des conséquences dramatiques.

Contrairement aux autres troubles des conduites alimentaires (TCA), les garçons sont moins concernés par l’anorexie que les filles. Ils représentent 10 % des personnes souffrant de cette pathologie. « Les troubles alimentaires surviennent sur des vulnérabilités psychogénétiques (psychiques, biologiques, hormonales) et celles-ci concernent davantage les femmes », explique Corinne Blanchet, médecin à la Maison de Solenn-Hôpital Cochin-APHP et vice-présidente de la Fédération Française Anorexie Boulimie ( FFAB). « Le facteur environnemental, avec les injonctions à la minceur qui pèsent davantage sur les filles, doit aussi être pris en compte. » Mais le chiffre de 10 % serait sous-évalué selon la médecin car le diagnostic est plus difficile à poser chez la gent masculine.

Un excès de sport caractéristique

« Près d’un garçon sur deux qui souffre d’anorexie présentait un surpoids ou une obésité avant l’épisode anorexique », précise Corinne Blanchet, avant de rappeler que ce trouble alimentaire est multifactoriel. Pour eux, tout commence par un régime, qui peut paraître légitime aux yeux de l’entourage ou des médecins. « Sauf que ce régime s’emballe et c’est l’entrée dans l’anorexie. » C’est le parcours qu’a vécu Luca, 22 ans, ancien petit garçon « rond ». Pour s'« améliorer physiquement », il augmente sa cadence sportive et se met à manger plus sainement. « Progressivement j’ai trouvé du réconfort dans le fait de maigrir ». A 14 ans, il perd vingt kilos en quatre mois.

« La rapidité de perte de poids est aussi caractéristique de l’anorexie masculine », ajoute Isabelle Siac, psychologue spécialisée dans les TCA. « L’hyperactivité sportive existe aussi chez les filles, mais est encore plus marquée chez les garçons, avec souvent l’idée d’avoir un corps musclé ». D’après la vice-présidente de la FFAB, la plupart des hommes anorexiques conservent des apports alimentaires relativement corrects, ce qui crée un effet trompeur et n’inquiète pas particulièrement l’entourage. Mais ces quantités ne sont pas adaptées à l’hyper investissement sportif et, progressivement, la dénutrition et la perte de poids s’installent.

Un tabou ne poussant pas à consulter

La difficulté à repérer l’anorexie chez les garçons s’explique aussi par une moindre consultation. « La force, qu’elle soit physique ou mentale, est valorisée socialement chez les hommes », estime Mickaël Ehrminger, chercheur en santé publique. « Avouer qu’on a un trouble psychique, c’est avouer une faiblesse. » Cette faiblesse, Morgan, 26 ans, l’a longtemps cachée. « On a l’image de l’homme qui doit être fort, qui doit protéger sa famille. On ne peut pas se permettre de montrer qu’on va mal. »

« A la honte d’avoir un trouble psychique, s’ajoute la honte d’avoir un trouble considéré comme féminin », explique le chercheur. Conséquence : les hommes consultent moins. « En tant que libérale, je n’ai jamais reçu un seul appel d’un garçon pour me dire qu’il pensait être anorexique », témoigne Isabelle Siac.

Un manque d’identification diminuant la prise de conscience

Les hommes atteints de ce TCA n’en ont parfois même pas conscience. Le manque d’identification joue un rôle non négligeable. « Je me sentais bizarre parce que je pensais que ça ne pouvait toucher que les filles », reconnaît Luca. Il n’a jamais rencontré d’autres garçons ayant souffert d’anorexie, pas même lors de son séjour en hôpital psychiatrique.

Si ni la personne malade, ni son entourage ne décèlent parfois la maladie, les professionnels de santé peuvent également passer à côté. « Chez les femmes, un des principaux critères révélateurs, c’est l’aménorrhée, l’absence de règles », explique le chercheur en santé publique. « Chez les hommes, il y a une baisse de la libido et des troubles de l’érection mais on les associe souvent à un trouble anxieux dépressif. » Isabelle Siac raconte que l’on a donné à l’un de ses patients anorexiques de la testostérone pour ces troubles érectiles sans comprendre qu’il s’agissait d’un symptôme du trouble alimentaire.

Un diagnostic plus tardif

Lorsqu’il était malade, Thomas voyait régulièrement son médecin généraliste. Il a eu, comme les autres élèves, plusieurs rendez-vous avec la psychologue de son cursus sport-études. Aucun n’a décelé son anorexie. « Mon médecin me pesait régulièrement mais j’ai l’impression qu’il fermait les yeux. Personne ne m’a aidé dans la compréhension de ma maladie. » C’est en tapant ses symptômes sur un moteur de recherche que le jeune homme comprend de quelle pathologie il est atteint.

« Malheureusement, les médecins de premier recours adressent très souvent ces garçons vers des services spécialisés sur les anomalies repérées sans faire le lien avec l’anorexie mentale », se désole Corinne Blanchet. Les jeunes hommes peuvent passer plusieurs semaines à l’hôpital à la recherche d’une maladie hématologique, digestive ou d’un cancer. Une énorme perte de temps sachant que 7 % des personnes anorexiques décèdent de dénutrition ou se suicident. « Sans compter le risque d’être iatrogène, car ces explorations, comme une anesthésie générale chez un garçon très dénutri, peuvent entraîner des complications. »

Des situations quasi-réanimatoires

Corinne Blanchet explique ce diagnostic tardif par le manque de formation des professionnels de premier recours. « Un médecin traitant qui reçoit un garçon ayant perdu beaucoup de poids ne va pas forcément penser à l’anorexie, sauf malheureusement très tardivement. Les malades arrivent alors à l’hôpital dans des situations quasi-réanimatoires, avec une insuffisance cardiaque, une dénutrition massive et un risque vital engagé. » C’est le cas de Luca dont le cœur a failli s’arrêter de battre mais aussi celui de Morgan qui a dû rester de longs mois à l’hôpital. Pour ne rien arranger, « à corpulence égale, les hommes sont moins tolérants à la perte de poids que les femmes », ajoute la médecin.

Et pendant cette longue période d’errance médicale, l’anorexie s’installe. « Les garçons peuvent parfois se dire que s’ils ont pu vivre autant de temps avec la maladie, ils peuvent bien continuer comme ça », se désole Isabelle Siac.

Un manque de représentation

Pour éviter cette situation, Luca, Morgan et Thomas ont décidé de parler ouvertement de leur ancienne maladie. « Il faut en parler pour participer à la déstigmatisation du phénomène et pour que les hommes qui en souffrent se sentent moins seuls », estime Luca. Morgan évoque régulièrement son épisode anorexique sur son compte Instagram. « Les malades se disent que si j’ai pu le faire, ils peuvent le faire aussi. »

Un jour qu’il se promenait dans une librairie, Luca a vu plusieurs livres de témoignages de femmes ayant souffert d’anorexie. Mais pas un seul d’homme. Il a donc décidé d’écrire le sien.

Luca a écrit le livre J’ai oublié de vivre (Echo Editions) et Thomas l'ouvrage Je reviens d'une anorexie (Editions Frison-Roche) pour raconter leur parcours.