Bac 2021 : Les profs de philo s’arrachent les cheveux devant les copies de piètre qualité

EDUCATION L’enjeu de l’épreuve de philosophie était amoindri cette année, car c’est la meilleure note qui sera retenue entre celle obtenue à l’épreuve et celle du contrôle continu

Delphine Bancaud
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Pendant l'épreuve de philo du bac le 17 juin dernier à Strasbourg.
Pendant l'épreuve de philo du bac le 17 juin dernier à Strasbourg. — FREDERICK FLORIN / AFP
  • L’épreuve de philosophie du bac a été maintenue cette année, mais aménagée pour tenir compte des perturbations dans les lycées provoquées par la crise sanitaire.
  • Reste que beaucoup d’élèves, qui savaient qu’ils pouvaient compter sur leur note de contrôle continu, n’ont pas donné leur maximum.
  • Des professeurs de philosophie déplorent le manque de qualité de nombreuses copies.

Les profs redoutaient que les copies de philosophie du bac ne soient pas fameuses, et leur intuition semble avoir été confirmée… Car cette année, c’est la meilleure note qui sera retenue, entre celle obtenue à l’épreuve de philosophie et celle du contrôle continu, à condition que le candidat ait rendu sa copie.

Une mesure décidée par Jean-Michel Blanquer pour tenir compte des perturbations dans les lycées provoquées par la crise sanitaire. Du coup, le jour de l’épreuve, le 17 juin dernier, de nombreux témoignages faisaient état du départ précipité de moult candidats bien avant la fin de l’épreuve. « Comme nous le craignions, beaucoup de copies ont été rédigées très rapidement par des élèves qui n’étaient pas motivés par l’épreuve, car l’enjeu était trop faible », constate Nicolas Franck, président de l’Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public.

« Beaucoup de candidats ont écrit au fil de la plume, fait des hors sujets »

Lui-même a corrigé 110 copies, qu’il a jugées globalement « de qualité très médiocre ». « Elles étaient très bavardes, mais sans aucun contenu. J’ai senti que le plan avait été vaguement esquissé, mais que l’étape du brouillon avait été sautée. Beaucoup de candidats ont écrit au fil de la plume, fait des hors sujets ». Benoît, professeur dans les Yvelines, a eu lui 115 copies à corriger, de qualité très diverse : « Certaines étaient très bonnes, mais j’ai reçu beaucoup plus de copies très basses qu’habituellement. D’ailleurs, la moyenne de mon paquet était de 8/20, alors que d’habitude, elle atteint plutôt 10 ou 11. Exemple : des dissertations qui n’en étaient pas, des copies très courtes, du bavardage non philosophique… »

André *, enseignant dans l’académie de Créteil, a aussi constaté de fortes inégalités dans le rendu des élèves : « Sur 140 copies, j’ai pu observer que certains avaient joué le jeu, mais que d’autres savaient très bien qu’ils n’avaient pas besoin d’obtenir une bonne note. Du coup, mes notes se sont étalées entre 2/20 à 18/20. Et moult élèves ont rendu des devoirs courts sur une ou deux pages, avec un niveau syntaxique et orthographique très bas ».

« Un confrère a eu droit à une copie rédigée en morse »

Les correcteurs ont eu du mal à trouver des citations d’auteurs dans les copies : « Elles contenaient peu de références philosophiques, et les candidats se sont beaucoup reposés sur des idées toutes faites », note Nicolas Franck. Si chaque année, les correcteurs ont droit à des références insolites ou à des élucubrations dont l’originalité ne fait pas la pertinence, ils ont été encore servis cette année : « Un confrère a eu droit à une copie rédigée en morse, un autre en basque », s’étrangle Nicolas Franck. « Un candidat m’a cité Robin, l’acolyte de Batman », se désespère Benoît. « Ce n’est pas le niveau intellectuel des candidats qui a baissé, mais leur culture académique », précise André. Ce manque de profondeur s’explique en partie par la situation sanitaire : « Les élèves qui ont été en demi-jauge depuis novembre n’ont pas travaillé assez régulièrement. Or, on a besoin de temps pour construire une culture philosophique. Le fait qu’ils n’aient peu ou pas eu de travaux sur table a aussi nui à leur formation intellectuelle », explique Benoît.

Et les problèmes de méthode étaient criants dans de nombreuses copies, comme le souligne Benoît : « Beaucoup ont eu des difficultés à comprendre le sujet, n’ont pas analysé l’énoncé. Je n’ai pas trouvé la rigueur que j’attendais. » « Ils ont des idées, sont pertinents, mais ont eu du mal à structurer leur pensée. Les développements sont moins approfondis et leurs copies ont montré de l’impatience et un manque de concentration », complète André.

« Mon travail de correction était triste »

Ces copies bas de gamme ont compliqué le travail des correcteurs : « La notation était difficile et très fastidieuse. J’ai décidé de valoriser la démarche intellectuelle, mais elle n’était pas évidente dans beaucoup de copies. Du coup, mon travail de correction était triste, sans aucun intérêt », juge Nicolas Franck. « Devant certaines copies bâclées, j’ai eu le sentiment que mon travail était dévalorisé », confie aussi André. Les commissions d’harmonisation des notes, qui viennent juste de se terminer, n’ont d’ailleurs guère été faciles.

Pour autant, les professeurs de philosophie ne semblent pas en vouloir aux candidats qui se sont relâchés : « J’ai croisé un de mes bons élèves qui était sorti de la salle au bout de 1h45, déclare Nicolas Franck. Je lui ai demandé pourquoi il avait abandonné aussi vite. Il m’a répondu : "C’est l’épreuve qui m’a abandonné". Et je ne peux pas lui jeter la pierre ».

* Le prénom a été modifié