Gironde : A 84 ans, Jean-Paul Lescorce a désensablé, seul, 26 bunkers de la Seconde Guerre mondiale pendant plus de vingt ans

MOTIVE A 84 ans, Jean-Paul Lescorce vient d’être décoré pour son travail de désensablement de 26 bunkers de la Seconde Guerre mondiale à Soulac-sur-Mer, réalisé en une vingtaine d'années

Mickaël Bosredon

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Bunker du littoral atlantique  Soulac-sur-Mer
Bunker du littoral atlantique Soulac-sur-Mer — Mickaël Bosredon/20Minutes
  • Durant vingt-et-un ans, ce Soulacais a désensablé à lui seul 26 bunkers de la Seconde Guerre mondiale enfouis sous les dunes du littoral atlantique.
  • Il a commencé son entreprise par « devoir de mémoire » envers son père qui avait été réquisitionné pour ériger cette partie du Mur de l’Atlantique.
  • Désormais passionné de « bunker-archéologie », Jean-Paul Lescorce organise des visites guidées pour les touristes.

En vingt-et-un ans, c’est un véritable exploit qu’il a accompli. « Sans m’en apercevoir » glisse-t-il aujourd’hui. A 84 ans, Jean-Paul Lescorce a été décoré il y a quelques jours de la médaille de l’Ordre du mérite de la République d’Allemagne, pour son travail de désensablement de 26 bunkers de la Seconde Guerre mondiale, enfouis sous les dunes du littoral atlantique, essentiellement sur la commune de Soulac-sur-Mer (Gironde), ainsi que sur celle du Verdon.

Jean-Paul Lescorce a reçu la médaille de l'Ordre du Mérite d'Allemagne pour son travail de désensablement des bunkers de Soulac-sur-Mer
Jean-Paul Lescorce a reçu la médaille de l'Ordre du Mérite d'Allemagne pour son travail de désensablement des bunkers de Soulac-sur-Mer - Christian Büttner

Jean-Paul Lescorce avait déjà plus de 63 ans, en l’année 2000, lorsqu’il a entrepris sa monumentale entreprise, armé de sa pelle et de ses sacs poubelle. « Les Soulacais me prenaient pour un fou, se souvient-il, ils ne comprenaient pas pourquoi je désensablais ces "blockhaus", comme ils disent – alors que le vrai terme c’est bunker [béton armé ferraillé]. »

Passionné par la « bunker-archéologie »

« Mon idée au départ, poursuit-il, était, accompagné de quatre-cinq copains, d’en désensabler un seul, pour l’étudier. J’étais le plus motivé et au bout d’un mois je me suis retrouvé seul. Je me suis posé la question de continuer ou pas, mais j’estimais avoir un devoir de mémoire, notamment envers mon père qui avait été réquisitionné pour construire celui que je commençais à désensabler. »

Les bunkers de Soulac-sur-Mer dominent l'ocan atlantique
Les bunkers de Soulac-sur-Mer dominent l'ocan atlantique - Mickaël Bosredon/20Minutes

Se passionnant petit à petit pour la « bunker-archéologie » il comprend que ces énormes blocs de béton fonctionnent par paires, avec un bunker d’attaque et un autre de repli et de logement. « Je me suis alors dit qu’il fallait que je désensable au moins celui d’à côté. » Vingt ans et 24 bunkers plus tard, il a calculé avoir retiré « 1.600 m3 de gravats » au total. Car il n’a pas fallu enlever que du sable pour redonner vie aux monuments de béton. « Il y avait du verre cassé, du bois, du plastique, de la ferraille… Et j’ai mis tout cela dans de grandes poubelles que j’ai apportées à la déchetterie en tri sélectif. Tout seul pendant vingt ans. » « Un travail colossal » souligne la Consule générale d’Allemagne à Bordeaux, Verena Gräfin von Roedern, qui est venue le décorer à Soulac.

« Un site unique »

Et l’octogénaire n’a toujours pas baissé les bras. Non pas qu’il veuille se lancer dans le désensablement d’un vingt-septième bunker, mais « il faut entretenir l’existant » souligne-t-il, surtout avec les 3.000 à 4.000 touristes qui se rendent chaque année sur le site, via ses visites guidées.

Bunker sur le littoral Atlantique, à Soulac (Gironde, Nouvelle-Aquitaine). Blockhaus. Mur de l'Atlantique.
Bunker sur le littoral Atlantique, à Soulac (Gironde, Nouvelle-Aquitaine). Blockhaus. Mur de l'Atlantique. - M.Bosredon/20Minutes

« Il y a des gens qui viennent de très loin pour voir ces bunkers ». La batterie des Arros à Soulac est en effet « l’une des plus grandes batteries [issue du Mur de l’Atlantique] encore intacte sur la côte française. » « C’est un site unique, même en Normandie il n’y a pas d’aussi beaux bunkers, car ils ont été très abîmés par les bombardements. »

Encore 200 bunkers intacts

Il y avait en tout, dans ce triangle de la forteresse sud qui allait de Soulac à la pointe de Grave, 350 bunkers. Il en resterait environ 200 encore intacts. Cette fortification fait partie du « Mur de l’Atlantique », réalisé entre 1941 et 1943 par l’armée allemande et des entreprises locales de bâtiment réquisitionnées, et qui s’étendait sur 4.500 km de la côte de la Norvège au Pays basque espagnol. Quelque 15.000 bunkers en tout ont été érigés, dans le but d’empêcher un débarquement allié.

« A la fin de leur construction à l’automne 1943, les bunkers ont été recouverts de sable, peints de couleur ocre-jaune avec des bandes vertes de camouflage par endroits, et sur les côtés des casemates à canon, les Allemands ont peint de fausses fenêtres, de faux rideaux, de faux pots de fleurs… » détaille Jean-Paul Lescorce, auteur de plusieurs ouvrages en la matière. Il peut ainsi détailler les différentes formes de bunker qui existent, des « casemates à canon posées sur le sable » au « bunker d’abri semi-enterré » en passant par « les bunkers de commandement, complètement enterrés. »

Des craintes pour l’avenir du site

Figure historique en Gironde, ce Soulacais raconte avoir vu arriver 4.400 Allemands le 27 juin 1940 dans la station balnéaire médocaine. « J’avais trois ans, mais je m’en souviens bien. Ils ont investi le "grand café riche", qui était ma maison natale, située rue piétonne à Soulac. » Et l’Occupation, ici, s’est bien passée, insiste-t-il. « Ils avaient deux missions : neutraliser l’entrée de l’estuaire de la Gironde avec des mines flottantes, et construire cette partie du Mur de l’Atlantique. »

Après la Libération de Bordeaux le 28 août 1944, les Allemands se replient dans cette forteresse des Arros, où ils capitulent le 20 avril 1945. « Tout de suite après, l’armée française est là pour le déminage et récupère tous les canons, les munitions… Le site a été rapidement abandonné, puis squatté et pillé. Et certains se sont enrichis dans le démantèlement du Mur de l’Atlantique. »

Après en avoir remis une partie en valeur, Jean-Paul Lescorce s’inquiète pour le devenir de ce patrimoine. « Comme ce n’est pas un lieu de débarquement, je crains que le jour où j’arrêterai, il ne redevienne un squat et un dépôt d’ordures… »