Bac : Pourquoi les profs de philo craignent que l’épreuve ne perde tout son sens cette année ?

EDUCATION Ce jeudi aura lieu la première épreuve écrite du bac, mais les conditions dans lesquelles elle sera passée et sa notation ne plaisent guère aux profs de philo

Delphine Bancaud
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Les candidats du bac lors de l'épreuve du bac philo à la Réunion.
Les candidats du bac lors de l'épreuve du bac philo à la Réunion. — Richard BOUHET / AFP
  • L’écrit de philosophie ouvrira jeudi matin la session 2021 du baccalauréat nouvelle formule.
  • Une épreuve maintenue malgré la situation sanitaire, mais aménagée.
  • Des modifications qui ne plaisent guère aux profs de philo, qui craignent que l’épreuve ne soit « vidée de sa substance ».

L’épreuve phare du baccalauréat risque de perdre un peu de sa superbe cette année. L’écrit de philosophie ouvrira jeudi matin la session 2021 du bac nouvelle formule, mais elle a été aménagée pour tenir compte des perturbations dans les lycées provoquées par la crise sanitaire​. Car depuis novembre, de nombreux élèves suivent des enseignements à distance ou en demi-groupe. Ce qui ne leur a pas permis de se préparer aussi bien que leurs aînés.

Pour réduire la pression, le ministère a décidé qu’il y aurait quatre sujets au choix, au lieu de trois. Cerise sur le gâteau : c’est la meilleure note qui sera retenue, entre celle obtenue à l’épreuve et celle du contrôle continu, à condition que le candidat ait rendu sa copie.

Bienveillance vs folkore

Un entre-deux défendu par Jean-Michel Blanquer : « Ce qui m’a paru important, c’est de maintenir une épreuve terminale. En même temps, cette année, nous devions avoir une bienveillance particulière vu la situation ». Mais cette solution mi-figue mi-raisin ne passe pas auprès des profs de philo. « Maintenir une épreuve vidée de sa substance, c’est du folklore, de l’affichage médiatique. Car les élèves ont fait leurs calculs : ils savent déjà s’ils auront leur bac ou pas. Et si c’est le cas, ils estiment ne pas avoir besoin de grappiller quelques points en plus », s’emporte Nicolas Franck, président de l’Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public.

« Ce système est démotivant et d’ailleurs, la majorité des candidats n’a pas révisé. Dans leur tête, ils sont en vacances. Seuls les élèves les plus favorisés qui sont poussés par leurs parents l’ont fait, ou ceux qui ont vraiment eu des mauvaises notes pendant l’année », explique à 20 Minutes Jeanne, prof de philosophie à Marseille. Mais pas question pour les élèves de sécher totalement : « Si un élève ne se rend pas à l’épreuve, sans justificatif, c’est 0 et il n’y a pas de possibilité de recours au contrôle continu », a prévenu Edouard Geffray, le directeur général de l’enseignement scolaire (Dgesco).

« On a l’impression d’être devenus des prestataires de bonnes notes »

Mais ce n’est pas le seul point qui fâche : le fait que tous les élèves n’aient pas eu les mêmes chances dès le début de l’année irrite aussi les enseignants. « Il y a une inégalité considérable dans la préparation de l’épreuve. Dans certains établissements, ils ont eu cours tous les jours et dans d’autres, l’année a été chaotique, les élèves ou leur prof de philo étant tombés malades, les cours ayant été massivement donnés à distance, les bacs blancs n’ayant pas été organisés », indique Nicolas Franck. « Et lorsqu’on va se retrouver devant une copie anonyme, il nous sera impossible de connaître les conditions d’apprentissage de l’élève cette année. Ce qui rend impossible une évaluation juste de notre part et va générer une rupture d’égalité », juge Jeanne.

Autre pomme de discorde avec la Rue de Grenelle : les consignes de bienveillance qu’ont reçues les profs. « On a l’impression d’être devenus des prestataires de bonnes notes. Il aurait fallu alléger le programme, annoncer que l’on allait doubler le nombre de sujets à l’épreuve dès l’automne, afin que l’on puisse préparer les élèves sereinement et que l’on ait une vraie épreuve terminale », fustige Nicolas Franck.

« Je crains que beaucoup de candidats quittent la salle au bout d’une heure »

Enfin, la numérisation des copies du bac pour qu'elles soient corrigées sur ordinateur, mise en œuvre pour la première fois cette année, fait grogner les profs : « Quand on corrige des copies, il faut pouvoir les comparer, les classer, pour ajuster la notation. C’est impossible sur écran », estime Nicolas Franck. « On doit corriger les copies sur écran, mais le ministère nous propose aussi de les imprimer si cela nous aide. C’est à la fois absurde et peu écologique », critique Jeanne.

Forts de ces constats, les profs de philo redoutent que l’épreuve de jeudi ne tourne au vaudeville : « Je crains que beaucoup de candidats quittent la salle au bout d’une heure. Et que certains participent au concours lancé par des lycéens sur les réseaux sociaux, qui consiste à rendre la copie la plus rigolote possible. Cela annihilerait complètement le côté solennel du bac et nous donnerait l’impression de travailler pour rien », lance Nicolas Franck. Des réunions de profs ont eu lieu dans certains lycées pour imaginer une forme de contestation. Et le SNES-FSU a déposé un préavis de grève allant du début des épreuves à la fin. Même si le mouvement a peu de chance d’être suivi, une bonne part des profs de philo vont finir l’année avec un sentiment de lassitude.