Marseille : Le calvaire de deux locataires d’un immeuble insalubre rue d’Aubagne

MAL-LOGEMENT Deux sœurs locataires d’un immeuble insalubre et squatté situé rue d’Aubagne se disent épuisées de vivre dans des taudis, preuve s’il en est que la crise du mal-logement à Marseille est toujours d’actualité

Mathilde Ceilles

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Sadia et Fatima Bouri sont les dernières locataires d'un immeuble en arrêté de péril rue d'Aubagne
Sadia et Fatima Bouri sont les dernières locataires d'un immeuble en arrêté de péril rue d'Aubagne — Mathilde Ceilles / 20 Minutes
  • A quelques mètres de la dent creuse qui s’est formée le 5 novembre 2018 à Marseille, un autre immeuble de la rue d’Aubagne a été frappé de péril.
  • Deux sœurs, dernières locataires de cet immeuble, racontent leurs derniers mois dans cet immeuble insalubre, coincées entre la peur, les squatteurs et la lenteur administrative.
  • Un cas qui illustre une crise du mal-logement qui perdure à Marseille, deux ans et demi après les effondrements de la rue d’Aubagne.

Il faut passer la dent creuse, trace de l’effondrement survenu le 5 novembre 2018, à quelques mètres de là, et descendre la tristement célèbre rue d’Aubagne, pour franchir une porte totalement défoncée. Devant le numéro 16 de la rue d’Aubagne, Sadia Bouri attend, anxieuse. La mère de famille célibataire vit depuis huit ans dans cet immeuble du premier arrondissement de Marseille. Derrière son masque, la fatigue est perceptible.

Auparavant propriété privée, le bâtiment a été racheté par le bailleur Marseille Habitat après avoir fait l’objet d’un arrêté de péril. Un beau matin, le plafond de la cuisine de Sadia s’est littéralement effondré. La cage d’escalier de l’immeuble aux murs défraîchis est en piteux état, au point que des poutres dressées à chaque étage tentent de maintenir l’ensemble debout. La nuit, les rats viennent gratter aux murs, quand ce n’est pas les cafards qui font hurler de peur la fille de Sadia Bouri.

« J’ai peur pour ma vie »

Presque tous les locataires de cet immeuble ont été évacués en urgence. Les appartements vacants sont désormais squattés par des trafiquants de drogue, qui justifient l’intervention régulière de la police entre ces quatre murs. Dans ce décor aux allures de cauchemar, restent Sadia Bouri et sa sœur Fatima, locataire d’un grand appartement pour toute sa famille à l’avant-dernier étage.

« Je suis tellement angoissée, confie Sadia Boudi. J’ai peur pour ma vie et celle de ma fille. Je me sens dans une situation de stress. Franchement, on n’en peut plus. » Après plusieurs propositions de relogement avortées ou refusées par Sadia Bouri, en raison de la situation géographique ou de la surface insuffisante de l’appartement proposé, la mère de famille avait visité le 12 avril dernier et accepté d’être hébergée dans un appartement proposé par la Soliha, en charge de l’accompagnement des délogés.

« Lourdeur administrative »

« Ils m’ont dit de faire mes cartons, se souvient-elle. On m’a dit que j’allais bientôt déménager. » Quand elle nous reçoit, ce mardi-là, près de deux mois se sont écoulés depuis la visite de cet appartement qui lui était a priori destiné… Sauf que les cartons sont toujours là, et Sadia Bouri reste sans solution de relogement. La mère de famille a pourtant multiplié les courriers et les coups de fil, pour tenter de débloquer la situation.

« Nous avons été face à une situation de lourdeur administrative, regrette Virginie Delormel, nouvellement nommée directrice générale de Marseille Habitat. Une convention tripartite devait être signée pour obtenir ce logement. Et cela peut prendre du temps. » « Depuis septembre que je suis présidente de Marseille Habitat, nous n’avons presque fait que résoudre des situations d’urgence de personnes oubliées, déplore Audrey Gatian, par ailleurs élue du Printemps marseillais. Nous avons à cœur de résoudre toutes les situations. »

A l’hôtel

Ce n’est qu’après une visite de Sadia Bouri la semaine dernière au siège de Marseille Habitat et une rencontre avec la directrice générale que la mère de famille s’est vue proposer un relogement dans un appart’hôtel. « C’est un chouette trois-étoiles avec salon et salle de bain, fait valoir Virginie Delormel. C’est un cadre sympa pour y rester trois semaines. Et nous lui avons trouvé un appartement dans lequel elle pourra aménager au 1er juillet. »

Sa sœur elle, restera encore quelques semaines dans cet immeuble. Mère de famille nombreuse, les solutions de relogement qu’on lui a faites sont soit trop petites, soit situées dans les quartiers Nord. « J’attends toujours d’être relogée, lance Fatima Bouri. Ils attendent, mais on se demande quoi. Ils veulent qu’une autre catastrophe se produise ou quoi ? »

« On ne laisse pas les gens tomber, dément Virginie Delormel. On est face à des situations de détresse au 16, rue d’Aubagne. On a proposé à Fatima Bouri comme à sa sœur trois ou quatre solutions de logements et elle n’a pas souhaité donner suite. Madame Fatima Bouri n’a pas voulu aller à l’hôtel et nous a dit préférer attendre d’avoir l’appartement qu’on lui fournira à la fin du mois, notamment parce que sa fille passe le bac. Et puis, je vais vous dire, si elle préfère rester encore un peu, c’est qu’elle ne se sent pas tant en danger que ça, non ? »

« Une vraie inertie »

Un imbroglio lié notamment à un manque de logements sociaux à Marseille, en particulier les logements de grande taille. « On arrive à la limite de l’exercice, reconnaît Virginie Delormel. Aujourd’hui, à Marseille Habitat, on a entre trois et cinq demandes de relogement par semaine auquel on ne peut pas répondre par manque de logement disponible. »

« Il y a une vraie inertie de tous les acteurs, Etat, mairie, métropole, pour lutter contre le mal-logement dans cette ville, se désole Florent Houdmon, directeur de l’agence régionale de la fondation Abbé-Pierre en Paca. Honnêtement, depuis bientôt trois ans, il y a de vrais enjeux. Je ne suis pas du genre pessimiste, mais on est beaucoup à ne pas comprendre ces délais. On estime qu’il y a 10.000 personnes qui vivent dans des logements indignes à Marseille et on en a évacué 5.000 d’entre eux. C’est trop peu. Il n’y a pas d’avancée. Encore aujourd’hui, on reçoit tous les jours des gens qui meurent à petit feu dans ces taudis. »