Alsace : Un escape game sur les « Malgré-nous » a du mal à passer dans une région encore traumatisée par le Reich hitlérien

TRAUMATISME L'histoire de ces 130.000 hommes incorporés de force dans l'armée allemande reste une plaie ouverte dans la région

Thibaut Gagnepain

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« Forestscape » est organisé sur un terrain de 30 ares avec une partie de forêt.
« Forestscape » est organisé sur un terrain de 30 ares avec une partie de forêt. — Forestscape
  • Un escape game a provoqué de vives réactions en Alsace. Pourquoi ? Car il évoque l’histoire des « Malgré-Nous », ces Alsaciens et Mosellans incorporés de force dans l’armée allemande pendant la seconde guerre mondiale.
  • Le but de ce jeu immersif ? Incarner ces fameux « Malgré-Nous » qui tentent de s’échapper d’un camp de redressement où ils ont été envoyés après avoir déserté la Wehrmacht.
  • « Ça m’est apparu comme une évidence de raconter l’histoire de mon grand-père aujourd’hui décédé et de lui rendre hommage comme ça », raconte le créateur de l’escape game, Fabien Gaertner, dont l’aïeul avait été envoyé sur le front italien avant d’être « fait prisonnier par les Alliés et d’être enfin libéré en septembre 1945 ».

« Malgré-Nous ». En Alsace et en Moselle, cette expression a un sens bien plus vif qu’ailleurs. Pour cause, elle fait référence à ces 130.000 hommes incorporés de force dans les armées du Reich hitlérien à partir de 1942. Une histoire souvent méconnue et qui reste une plaie ouverte pour de nombreuses familles de la région.

« Oui, c’est clairement un traumatisme ici », confirme le président des Amis du mémorial de Schirmeck, Marcel Spisser, sans vouloir se prononcer à propos de la dernière polémique en date sur le sujet. Elle concerne cet escape game installé depuis 29 mai, et jusqu’au 29 août, dans la forêt de la station de ski vosgienne du Schnepfenried ( Haut-Rhin).

Le but de ce jeu immersif ? Incarner ces fameux « Malgré-Nous » qui tentent de s’échapper d’un camp de redressement où ils ont été envoyés après avoir déserté la Wehrmacht. Puis les aider à rejoindre la Résistance. « Je ne veux pas tout dévoiler mais ils doivent aussi cacher des dossiers afin d’éviter des représailles à leurs familles », précise François Latapye, de la compagnie théâtrale du Reflet.

« Ça m’est apparu comme une évidence de raconter l’histoire de mon grand-père »

C’est son metteur en scène, Fabien Gaertner, qui est à l’origine de « Forestcape ». « Ça m’est apparu comme une évidence de raconter l’histoire de mon grand-père aujourd’hui décédé et de lui rendre hommage comme ça », retrace l’intéressé, dont l’aïeul avait été envoyé sur le front italien avant d’être « fait prisonnier par les Alliés et d’être enfin libéré en septembre 1945 ».

Le but du jeu ? Aider des « Malgré-Nous » à s'échapper d'un camp de concentration où ils ont été envoyés après avoir refusé d'intégrer l'armée allemande.
Le but du jeu ? Aider des « Malgré-Nous » à s'échapper d'un camp de concentration où ils ont été envoyés après avoir refusé d'intégrer l'armée allemande. - Forestscape

« On s’est beaucoup appuyé sur le livre d’Eugène Riedweg, Les Malgré-Nous, et on a fait toutes les recherches pour que cet escape game soit réalisé dans le respect de la mémoire de ces hommes. A la fin, tout ça est aussi appuyé par des panneaux explicatifs », ajoute encore le comédien de 32 ans, qui a installé le jeu… sur le terrain du chalet familial prêté par sa grand-mère.

Depuis l’ouverture le week-end dernier, une trentaine de personnes, par groupe de deux à six ont déjà participé. Pas refroidis par les attaques de certaines associations de défense des « Malgré-Nous ». « Je suis choqué et outré […] Cette histoire est trop grave pour en faire un jeu », a ainsi lancé Claude Hérold, 65 ans et figure de « Pèlerinage Tambov », qui recherche les sépultures anonymes des soldats alsaciens et mosellans incorporés de force.

« Je peux comprendre que certaines familles le vivent mal »

« On m’a aussi accusé de négationnisme et d’être mercantile. Or nous sommes une association à but non lucratif et les éventuels profits serviront à un spectacle de contes alsaciens », rétorque Fabien Gaertner, en avouant avoir anticipé cette « tempête ». « Cette histoire est taboue et concerne encore beaucoup de personnes dans le coin. Des victimes mais aussi leurs enfants. »

Gérard Michel en fait partie, orphelin d’un père qu’il n’a jamais connu. « Je n’aime pas juger les choses que je n’ai pas vues donc j’irai sur place, tempère le président des Orphe­lins de Père Malgré-Nous d’Al­sace-Moselle. Mais je peux comprendre que certaines familles le vivent mal, surtout celles qui n’ont pas vu revenir les leurs. Dans la mienne, six jeunes hommes ne sont jamais rentrés. »

« Je le dis, venez et précisez s’il y a des erreurs », répond encore Fabien Gaertner, avant de conclure : « Je veux bien qu’on m’attaque sur la dimension de jeu, même si je reste persuadé qu’on peut en même temps apprendre et raconter une histoire. Il faut en parler, nous avons tous un devoir de mémoire. »