Coronavirus en Nouvelle-Aquitaine : « On a quinze jours pour agir et s'éviter une reprise épidémique », alerte l’infectiologue Denis Malvy

INTERVIEW L’infectiologue bordelais Denis Malvy n’est pas étonné par la remontée du taux d’incidence dans le Sud-Ouest, soulignant que la levée des restrictions sanitaires « se fait d’un bon pas quand même »

Propos recueillis par Mickaël Bosredon

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Terrasse à Bordeaux
Terrasse à Bordeaux — UGO AMEZ/SIPA
  • Le virus continue de circuler, insiste Denis Malvy, et dans le Sud-Ouest il se manifeste notamment par l’apparition de variants.
  • La hausse des taux d’incidence va de pair avec la levée des restrictions sanitaires, analyse-t-il.
  • L’infectiologue estime qu’il faut agir tout de suite là où le virus circule le plus fort, avec le dépistage et la vaccination.

« Un signal d’alerte » dans le Sud-Ouest, s’était inquiété le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, mercredi. Il avait souligné « des hausses parfois sensibles de la circulation du virus », notamment en Pyrénées-Atlantiques, dans les Landes, en Gironde. Sans être alarmiste, le taux d'incidence en Nouvelle-Aquitaine remonte progressivement, atteignant 81,8/100.000 habitants au 3 juin (moyenne des cas par jour entre le 25 et le 31 mai), contre 71,8 au 2 juin. La hausse la plus forte est dans les Pyrénées-Atlantiques, où la circulation atteint désormais 126,9/100.000 habitants (110,4 au 2 juin). 20 Minutes a interrogé ce vendredi l’infectiologue du CHU de Bordeaux Denis Malvy pour faire un point sur la situation.

 

Le Pr Denis Malvy, expert infectiologue au CHU de Bordeaux et membre du Conseil Scientifique

On observe une remontée des taux d’incidence dans le Sud-Ouest, qu’est-ce qui l’explique ?

L’épidémie n’est pas terminée, j’aimerais bien, mais ce n’est pas le cas. Ensuite, quand on restreint la vie sociale comme cela a été le cas ces dernières semaines avec les décisions du gouvernement, on diminue la circulation du virus. Quand on les lève [depuis le 19 mai], il circule davantage, c’est aussi simple que cela. D’une manière générale, le virus continue à circuler, et il s’exprime dans le Sud-Ouest sous la forme de variants, qui sont responsables de clusters, comme le variant autochtone que l’on a eu dans le quartier Bacalan à Bordeaux. Il y a du variant indien qui circule dans les Landes aussi.

Quel est le niveau de ces variants dans le Sud-Ouest ?

Les variants sont très transmissibles, mais heureusement ils restent aux alentours des 4-5 % dans la région. Le fait qu’il y ait des clusters de variants, soit importés, soit autochtones, signifie simplement qu’il y a de la circulation du virus.

Mais il semble qu’il y ait une remontée plus forte dans le Sud-Ouest, et notamment en Pyrénées-Atlantiques, qu’ailleurs. Cela s’explique comment ?

Normalement, la levée des restrictions devrait se faire de manière progressive, et très accompagnée. Là, elle se fait disons… d’un bon pas quand même ! Regardez ce qu’il se passe dans le centre de Bordeaux, c’est éloquent. Je vois des terrasses de restaurants pleines à craquer, avec des gens sans masque bien sûr… Et tout le monde n’attend plus que la date du 9 juin pour qu’encore plus de choses soient ouvertes. Alors, la population est fatiguée, on a tous besoin de vivre, c’est normal, mais il ne faudrait pas aller trop vite, et je trouve qu’il y a trop de gens qui commencent à se démasquer, y compris dans des espaces confinés. A Arcachon, sur la côte, dans les Pyrénées-Atlantiques… C’est pareil.

Que faut-il faire alors ?

Il faut maintenir les gestes barrière, il est trop tôt pour les relever. Ce serait naïf. Et on a toujours le tester-tracer-isoler, en plus de la vaccination. Le dépistage et la vaccination sont les deux moyens qu’il faut combiner dans les zones où ça circule trop fort. C’est ce que l’on a fait dans de micro-zones comme à Bordeaux. Et ce n’est pas cet été qu’il faut le faire. Ma position, c’est qu’on a quinze jours devant nous si on veut avoir un été tranquille et éviter une reprise épidémique à l’automne. Il faut agir tout de suite là où le virus circule le plus fort.

La situation est donc sérieuse ?

Disons que c’est un signal. Mais je ne suis pas du tout étonné, avec les levées de restriction. C’est exactement ce qu’on a vécu l’an dernier avant la deuxième vague, alors on ne va pas faire les étonnés quand même ! Qui ne pouvait pas s’attendre, dans des zones où il y a de la densité et beaucoup de mouvements de populations qui se retrouvent pour respirer, que le virus reprenne ? Mais aujourd’hui contrairement à l’an passé, on a de quoi déployer un arsenal efficace, pourvu qu’on s’y prenne maintenant. Nous avons des signes avant-coureurs, il faut anticiper, tout de suite.

Le fait que la région ait été moins touchée que les autres, et que l’immunité collective y soit donc moins élevée, joue-t-il un rôle ?

L’acquisition de l'immunité collective n’est pas facile, même dans les zones qui ont été les plus touchées. On voit dans le Grand-Est ou en Ile-de-France que l’immunité peine à acquérir des niveaux associés à de la protection, alors oui, c’est encore plus lent dans le Sud-Ouest, mais l’immunité sera acquise par la vaccination. D’où l’intérêt de la vaccination transgénérationnelle, et que l’on prenne donc aussi les jeunes.