Déconfinement : « Depuis le 19 mai, j’enchaîne les sorties »… Comment se passe le retour de la vie sociale chez les jeunes ?

ROULEZ JEUNESSE Nouvelle étape du déconfinement ce mercredi : les bars et restaurants peuvent accueillir leurs clients en intérieur, et le couvre-feu bascule à 23 h. Une nouvelle perspective heureuse pour les 18-30 ans

Delphine Bancaud

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Réouverture des terrasses à Douai,le 19 mai 2021.
Réouverture des terrasses à Douai,le 19 mai 2021. — FRANCOIS GREUEZ/SIPA
  • Depuis le 19 mai et la réouverture des terrasses, beaucoup de jeunes ont repris une vie sociale plus intense. Et ce n’est qu’un début, puisque ce mercredi, le couvre-feu passe à 23 h.
  • Une reprise des relations en chair et en os qui est accueillie comme une forme de libération pour eux.
  • Même si pour certains, la vie sociale post-Covid-19 ne ressemblera pas tout à fait à celle du monde d’avant…

« Le 19 mai, je me suis précipitée sur une terrasse avec mes meilleurs amis. L’ambiance était extraordinaire. Et depuis, j’enchaîne les sorties pour voir tous les gens que je n’avais pas vus depuis des lustres. Avec le déconfinement, on retrouve la saveur des choses simples, et ça redonne des couleurs à la vie », témoigne Victoire, 19 ans, qui habite à Aix-en-Provence. Comme elle, de nombreux jeunes ont profité de la réouverture des terrasses depuis le 19 mai. Et ils comptent bien apprécier la nouvelle étape du déconfinement ce mercredi, qui consacrera la réouverture des salles de sport, les espaces intérieurs des bars et restaurants. Et surtout le basculement du couvre-feu à 23 h. « Ma vie sociale est plus intense, je revois des gens, confie Jérémy, 27 ans, qui habite à Bordeaux. J’éprouve un sentiment de liberté. Et dès mercredi, je vais pouvoir faire du sport avec des amis. Ensuite, je voudrais pouvoir voyager à l’étranger ».

Cet empressement à se réunir est à la hauteur de la difficulté que les jeunes ont eue à supporter les restrictions successives pendant plus d’un an. Dont la fermeture des cafés et restaurants, qui a duré plus de six mois et demi. « Les interactions étaient compliquées, car les jeunes ne savaient pas où se réunir, analyse la psychologue et psychothérapeute Dana Castro. De plus, les étudiants ont été privés de l’ambiance de la vie universitaire, et pour ceux qui étaient déjà sur le marché du travail, le télétravail a été un facteur d’isolement, difficile à supporter à la longue, et qui les a privés d’échanges imprévus avec les collègues. S’ils ont ressenti durement cette vie sociale en pointillé, c’est que pour cette tranche d’âge, la priorité, c’est la relation à l’autre ». Un sentiment de frustration que Jérémy résume bien : « Quand on est resté autant enfermé, l’envie de sortir est décuplée ».

« Voir de nouvelles têtes, ça permet de s’ouvrir l’esprit »

Force est donc de constater que l’envie de reprendre les sorties est manifeste : « Les cafés sont archi pleins, ce qui montre le besoin de liberté et de savourer l’illusion du retour de la vie d’avant, reprend Dana Castro. Cela signe une forme de soulagement après la période difficile que les jeunes ont vécue. Le plaisir de partager des nourritures terrestres est aussi fort que celui de se nourrir des autres ». Le retour de la vie sociale permet aussi aux jeunes de retrouver une forme de légèreté impossible jusqu’alors, comme en témoigne Victoire : « On ne parle pas de sujets de fond, on a juste envie de rire ».

Avec la réouverture des lieux de socialisation, c’est aussi la possibilité de faire de nouvelles rencontres qui se réenclenche : « J’ai super envie de connaître de nouvelles personnes. Ça va être plus facile qu’avant la pandémie, car quand je suis en terrasse, je constate qu’on se parle plus spontanément d’une table à l’autre. Comme si ce que nous avions vécu avait créé une cohésion chez les jeunes », note Victoire. « Ce qui nous a manqué, ce sont les rencontres extérieures à nos groupes, qui étaient très rares, et surtout l’improvisation, la flânerie. Je suis si heureux d’aller juste boire une bière sans me soucier de savoir où et avec qui. C’est le retour de la spontanéité », confirme Manu, 25 ans. « Voir de nouvelles têtes, ça permet de s’ouvrir l’esprit », estime aussi Jérémy. Avec un effet bénéfique à la clé : « Les nouvelles rencontres transforment les individus et les enrichissent », souligne Dana Castro.

« Un tri des amis s’est effectué lors de cette période »

La vie sociale de certains ne sera cependant pas tout à fait la même qu’avant la pandémie : « Un tri des amis s’est effectué. Certains ont donné peu de nouvelles et je les ai perdus de vue », indique Jérémy. « Avec le Covid-19, mon troisième cercle d’amis s’est effrité », informe aussi Victoire. « Cette pandémie a mis à l’épreuve l’amitié. Certains n’ont pas été à la hauteur des attentes de leurs proches. Ce qui peut aboutir à des règlements de comptes en cette période de déconfinement », souligne Dana Castro. La crise sanitaire a donc été l’occasion de repenser ses relations : « Beaucoup de gens ont aussi pris des résolutions et éprouvent le besoin d’un renouveau. Cela donne lieu à des réconciliations avec des anciens amis », constate la psychanalyste.

Pour certains, la levée des restrictions peut aussi entraîner une intensification de la vie sociale par rapport à ce qu’elle était avant : « Cette frénésie de relations, c’est une forme de liberté compensatoire. Mais qui peut aboutir, dans certains cas, à des excès d’alcoolisation, de la fatigue… », prévient Dana Castro.

A l’inverse, la pandémie a engendré chez certains une appréhension des autres. Comme Carla : « Avec le couvre-feu retardé et ma vaccination, je pense recommencer à sortir et voir des gens, mais c’est une question qui me stresse ». Idem pour Pédro, 27 ans, d’Aix-en-Provence : « Depuis le 19 mai, je ne suis allé qu’une fois à la pizzeria avec un ami. Car j’ai peur de me sentir agressé par les autres. Et je n’ai pas envie de faire des projets pour la deuxième phase de déconfinement ». « La reprise de la vie sociale n’est pas automatique pour tout le monde, conclut Dana Castro. Certains se sont habitués au silence et à la solitude. Il leur faut réapprendre à se confronter aux autres ».