Nice : « Pour une fois, ce seront des exilées qui parleront au nom des Européens », s’exclame Pinar Selek, avant une mobilisation féministe transnationale

INTERVIEW La sociologue turque, exilée sur la Côte d'Azur, a imaginé l'événement Toutes aux frontières soutenu par plus de 140 associations internationales

Propos recueillis par Elise Martin

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Pinar Selek est une militante antimilitariste, féministe turque exilée en France depuis 2009
Pinar Selek est une militante antimilitariste, féministe turque exilée en France depuis 2009 — P. Selek
  • Pinar Selek sociologue et maîtresse de conférences à l’Université Nice Sophia Antipolis, est une écrivaine, militante antimilitariste et féministe turque qui vit en exil à Nice.
  • Samedi, elle organise avec le collectif Toutes aux frontières, le premier événement transnational féministe pour dénoncer les politiques migratoires européennes.
  • Le rassemblement doit débuter à 11 h place Masséna à Nice. Puis, toute la journée, s’enchaîneront chants, prises de paroles en plusieurs langues, danses et batucada. Au niveau de Rabau Capeu, les féministes déploieront des cerfs-volants, symbole de la mobilisation.

Pinar Selek, sociologue et maîtresse de conférences à l’Université Nice Sophia Antipolis, est une écrivaine, militante antimilitariste et féministe turque qui vit en exil à Nice. Arrêtée en 1998 pour une participation à un attentat à Istanbul, elle est condamnée puis libérée et acquittée à quatre reprises. Après s’être réfugiée en France en 2009, elle obtient l’asile politique en 2013 et la nationalité en 2017. Cette même année, la Cour de cassation en Turquie la condamne à perpétuité. Cette procédure judiciaire dure depuis 20 ans et fait partie des plus longues de l’histoire pénale du pays. Elle attend encore aujourd’hui la décision de la Cour suprême.

Son combat est aussi celui du féminisme. En 2001, elle fonde avec d’autres femmes l’association Amargi qui s’engage dans les mobilisations contre les violences faites aux femmes. Ce samedi, avec le collectif Toutes aux frontières, elle a pour ambition de « réunir des milliers de personnes en créant le premier événement transnational féministe qui met en lumière la question de la migration ».

Comment cet événement s’est-il organisé ?

Cette idée est venue lors d’une grande réunion des féministes d’Europe, à Genève (Suisse) en 2019. Nous avons décidé, nous qui venions de différentes régions et organisations, de faire une action collective pour attirer l’attention sur les politiques européennes. L’événement a été reporté en raison du Covid-19 mais plusieurs comités locaux ont continué à travailler sur le terrain. Samedi, des bus entiers de Dijon, Grenoble, Marseille, Toulouse ou encore Bordeaux et Lyon viennent pour l’événement. Il devait y avoir aussi énormément de personnes d’Italie ou de Suisse mais à cause des restrictions de chaque pays, nous serons un peu moins. Il y a même des cyclistes qui sont partis depuis cinq jours. C’est comme si tout le monde attendait ce jour avec impatience. Je pense qu’on peut réunir une dizaine de milliers de personnes. Malgré les contrevents, nos cerfs-volants seront nombreux.

Pourquoi ce symbole du cerf-volant ?

Si vous êtes un cerf-volant, vous pouvez voler mais vous êtes fragile et vous avez besoin d’autres mains pour continuer votre chemin. Nous avons besoin de solidarité pour avancer, c’est le cas des migrantes. En plus de ces objets, nous allons utiliser toutes les formes d’expression pour partager la parole féministe qui éclaire les plus vulnérables et critique les violences endurées. Il y aura des chants, des danses mais aussi des discours. Pour une fois, ce seront des exilées qui parleront au nom des Européens. Kurde, Arménienne, trans, femme, nous avons des revendications collectives qui critiquent cette politique qui crée un monde de guerre et de violences aux frontières.

Pourquoi, en tant que féministe, est-il important de se mobiliser autour de la question migratoire ?

C’est important de savoir comment le mouvement féministe se situe sur ce qu’il se passe en termes de politiques migratoires. C’est important pour le collectif. A travers cet événement, nous montrons que nous ne nous intéressons pas seulement aux droits des femmes mais à toutes les minorités. Nous nous battons pour rendre visible les invisibles. Et nous affirmons, nous, habitantes de l’Europe, que nous ne sommes pas complices des politiques européennes. Nous voulons une Europe sans muraille. C’est un mouvement qui vient du bas mais qui fera bouger les choses. A Nice, c’est la première phase de tout un programme, ensuite, nous lancerons une pétition à destination des Nations unies. C’est le début d’un marathon.

En quoi le fait que Toutes aux frontières fasse sa première édition à Nice est-il symbolique ?

Au début, nous voulions aller à Menton et y rester trois jours pour faire cette action pacifique. En termes d’organisation et avec les contraintes sanitaires, Nice est une plus grande ville, qui peut accueillir des personnes venues de partout. En plus, le territoire a des enjeux : c’est dans cette ville qu’il y a la préfecture, la frontière italienne est celle où la France refoule le plus de personnes et il y a la Méditerranée, devenue un cimetière de migrants. Et c’est tout aussi symbolique parce que la ville n’a jamais vécu ce genre d’événement avec toutes ces féministes d’Europe qui vont se retrouver physiquement.

Pinar Selek, sociologue turque harcelée, exilée, mais toujours engagée