« Dating fatigue » : « Les applis gomment l’ambivalence, la finesse et l’ambiguïté, qui créent la beauté de la rencontre amoureuse », considère la journaliste Judith Duportail

« 20 MINUTES » AVEC La journaliste Judith Duportail publie « Dating fatigue » (Ed. de L’Observatoire) un essai sur la mélancolie amoureuse du 21e siècle

Propos recueillis par Armelle Le Goff

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Judith Duportail, autrice de Dating fatigue (ed. de L'Observatoire)
Judith Duportail, autrice de Dating fatigue (ed. de L'Observatoire) — Olivier Juszczak
  • Chaque semaine, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Après L’Amour sous algorithme (Ed. de La Goutte d'or), Judith Duportail évoque ses difficultés à trouver sa place sur le marché amoureux post-Tinder et autres applis de rencontres.
  • Dans Dating fatigue (Ed. de L’Observatoire), elle analyse, à travers ses lectures et ses propres expériences, sa vision des maux amoureux de toute une génération.

Dans un essai personnel, Dating fatigue (éd. de L’Observatoire), la journaliste Judith Duportail ausculte les relations amoureuses au 21e à l’aune de sa propre expérience. Tout juste sortie d’une relation toxique, l’autrice raconte ses difficultés à trouver sa place sur le marché amoureux du 21e siècle régi par les applis et leurs dérives narcissiques.

Est-ce que vous pouvez revenir sur ce concept de « dating fatigue » qui est au cœur de votre essai ?

La dating fatigue, c’est une nouvelle version de la mélancolie amoureuse. Une émotion qui oscille entre lassitude et espoir, avec une pointe d’aigreur. Cet espoir que l’on continue à ressentir on a envie de le protéger parce qu’il est porteur d’heureux possibles. J’ai écrit cet essai après une relation qui m’a laissée exsangue, parce qu’elle était toxique. J’en suis ressortie essorée comme après un cycle dans un sèche-linge.

Cet espoir, c’est celui de la construction d’un couple, qui est désirée, mais dont on sent qu’il représente aussi un danger pour l’individu, dans votre essai, n’est-ce pas ?

Toute la question de mon essai est en effet de savoir comment aimer et comment aimer mieux, sans, pour autant, y perdre une partie de soi et de ses rêves. C’est une belle aventure mais c’est aussi une aventure qui est parfois susceptible d’enfermer, notamment les femmes. Comment faire pour construire un couple quand on a encore envie d’être libre et de poursuivre ses rêves… ?

Qu’est-ce que les applis, que vous avez explorées dans votre essai précédent « L’amour sous algorithme » (éd. La Goutte d’or), ont modifié dans l’aventure de la rencontre ?

Les applis éloignent plus qu’elles ne rapprochent, j’en suis persuadée. J’essaie encore de comprendre le fonctionnement de ces applis et de leurs algorithmes. Mais ce que je sais, c’est qu’elles ont accentué le fait de juger une personne uniquement sur son apparence. Elles imposent des présentations de nous-mêmes avec des raccourcis et des clichés adaptés à ces univers standardisés. Or, les études psychologiques montrent que, paradoxalement, moins on a d’informations sur une personne, plus chaque détail prend de l’importance. Devoir juger quelqu’un en quelques secondes pousse à réfléchir avec des clichés. Les applis gomment l’ambivalence, la finesse et l’ambiguïté, qui créent la beauté de la rencontre. Avec les applis en outre, on se retrouve pris dans un parcours établi : premier contact, première conversation, premier verre, premier rapport. C’est un parcours complètement balisé, qui hypothèque nos désirs, et même, notre consentement, et cela crée une multitude de ratés.

Vous soulignez que la rencontre se trouve aujourd’hui et du fait des applis parasitée par le narcissisme…

Bien sûr, ces applis ne nous valorisent que via notre image et notre statut, Aucun autre trait de notre personnalité n’est mis en avant. Quand Tinder publie des statistiques sur les profils les plus likés, on se rend compte de la place qu’y prennent les clichés de genre. Chez les hommes, des hommes de pouvoir type CEO ou, chez les femmes, des mannequins ou des professions dans le soin. Dans les deux cas, cela révèle ce qu’il y a de moins glorieux chez nous. Le fait de faire de l’autre un trophée qui nous valorise socialement.

Le problème, c’est qu’aujourd’hui, en dehors des applis, la rencontre est devenue quasi impossible…

C’est difficile ! Après je reconnais que je viens sans doute d’un milieu particulier, mais, dans mon milieu, ce n’est presque plus possible. La multiplication des expériences ratées sur les app nous place collectivement sur la défensive. Parce qu’on en vient à rencontrer des gens dont on ne sait finalement pas grand-chose et qu’en plus, en ce qui concerne les relations hommes-femmes, on est quand même dans une période où la question des violences est très présente. Quand vous passez votre journée à entendre parler de mecs qui violent des femmes, c’est moins facile d’être léger le soir avec votre nouveau date. Notre seule solution c’est d’aller collectivement vers davantage de douceur.

Pour autant vous vous inscrivez dans une relation hétérosexuelle de couple contrairement à votre entourage que vous épinglez gentiment avec ses conceptions woke

J’évolue ou ai évolué dans des milieux où le polyamour par exemple était encensé comme l’ultime modernité, comme la libération de soi même, mais personnellement ce n’est pas du tout quelque chose, un mode de relations, qui me conviendrait. Et, en effet, je revendique aussi de pouvoir se libérer de la doxa woke, qui voudrait qu’on soit obligé d’être polyamoureux, d’afficher certains codes de liberté, qui ne conviennent pas forcément à tout le monde.

Vous évoquez souvent dans votre essai, la notion de consentement, pour quelles raisons ?

Je trouve que c’est une notion passionnante, mais, à mes yeux, elle est exploitée de façon un peu simpliste, dans le débat public. Or, dans l’aventure amoureuse, le fait d’apprendre à respecter ses désirs, est à la base de tout : la rencontre, la sincérité de la relation et des échanges, etc. Or, je mesure, aujourd’hui, combien il est difficile d’entendre son propre désir, d’autant plus quand on est une femme et qu’on a grandi et vécu avec la violence et le harcèlement du désir des autres. Aujourd’hui, je m’astreins à écouter et à rechercher les signaux de mon propre désir. Mais j’ai mis tant de temps à le comprendre, à comprendre la volatilité de mes désirs… J’ai l’impression d’être tellement en retard sur ce sujet-là. Or il est fondamental de distinguer ce que l’on voudrait vouloir de ce que l’on croit vouloir.

Vous évoquez le concept de hétéra, pouvez-vous le développer ?

Etre hétéra, c’est une femme hétéro qui baisse les armes, qui veut sortir des systèmes de domination. J’aime beaucoup ce concept, qui donne un sentiment de puissance aux femmes hétérosexuelles. Je me suis dit qu’il pouvait créer un courant politique pour les femmes hétéros. Il pousse à se demander : Est-ce que je n’ai pas parfois joui de mon pouvoir avec les hommes ? Est-ce que je n’ai pas joui et joué moi aussi avec mon ego dans les applis ? Le fait, dans certaines relations, de pousser les hommes pour voir jusqu’où ils sont capables d’aller. Les mots qu’on emploie pour parler des personnes qu’on fréquente, de façon parfois injuste ou dégradante. Tous ces mécanismes, on peut les déconstruire pour devenir hétéra.

Dans cet essai, vous échouez à vous inscrire dans le schéma de la célibataire qui multiplie les aventures…

En dehors du couple, il faudrait absolument être Carrie Bradshaw [personnage principal de la série Sex and the city], mais c’est intenable. Faire l’amour tout le temps, ce n’est pas si important ! Accumuler les aventures, cela n’a pas de sens sinon de considérer les rencontres comme des trophées. Cette multiplicité de possibles et de rencontres, elle peut être vertigineuse pour les individus. On a peut-être cru à tort que la liberté suffirait or, la liberté toute seule cela devient la loi de la jungle.

A ce sujet, dans votre essai, il y a une scène très érotique avec un kinésithérapeute, qui vous masse pour vous soigner et ne fait que vous masser.

Personne ne meurt de ne plus faire l’amour, je crois. Mais on peut mourir de manque de contact et d’amour. On maquille ce besoin de tendresse en envie de « baiser ». Mais le plus important c’est le soin, l’attention à l’autre.

Vous dédicacez votre livre aux futurs amours de votre nièce de Prune, comme un écho à la quête d’amour que vous menez dans votre essai, est-ce le cas ?

Mais oui, je suis la plus grande amoureuse de Paris, et, comme les grandes amoureuses, je me brûle les ailes. Comment être une grande amoureuse sans se perdre soi-même ? C’est la question qui m’anime. Tous les travaux féministes d’aujourd’hui bénéficieront, je l’espère, aux nouvelles générations dont celle de ma nièce à qui je dédie ce livre et leur permettront de vivre des relations plus douces que nous aujourd’hui. C’est tout ce que je leur souhaite.