Fin de la trêve hivernale : « Jeter des personnes à la rue, c’est criminel », dénonce l’association Droit au logement

INTERVIEW Selon Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole de l’association Droit au logement (DAL), « la crise sanitaire va engendrer plus de procédures d’expulsion »

Propos recueillis par Manon Aublanc

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Une femme sans-abri à Paris. (Illustration)
Une femme sans-abri à Paris. (Illustration) — A. GELEBART / 20 MINUTES
  • La trêve hivernale, prolongée de deux mois en raison de la crise sanitaire et économique liée à l’épidémie de coronavirus, s’achève ce mardi 1er juin. Durant cette période, qui s’étend habituellement du 1er novembre au 31 mars, les expulsions locatives sont suspendues.
  • Selon Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole de l’association Droit au logement (DAL), « 30.000 locataires sont menacés d’expulsion », principalement « les premiers de corvées, ceux qui font tourner la France ».
  • La ministre du Logement, Emmanuelle Wargon, a prévenu qu’il ne pouvait y avoir « d’année blanche » en matière d’expulsions mais a promis de « proposer un relogement ou un hébergement à chaque personne concernée » et d'« indemniser les propriétaires quand nous n’expulsons pas tout de suite ».

Ce mardi 1er juin s’achève officiellement la trêve hivernale. En raison de la crise sanitaire et économique liée à l’épidémie de coronavirus, le gouvernement avait prolongé de deux mois cette période, qui suspend habituellement les expulsions locatives entre le 1er novembre et le 31 mars.

Dimanche, près d’un millier de militants, personnes mal logées et exilés sans-abri, ont manifesté à Paris pour le droit au logement et contre la reprise des expulsions locatives avec la fin de la trêve hivernale. Cette année, les locataires menacés d’expulsion sont principalement « les premiers de corvées, ceux qui font tourner la France », a expliqué Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole de l’association Droit au Logement, interrogé par 20 Minutes.

Le président de Droit au logement (DAL), Jean-Baptiste Eyraud, le 5 avril 2015 place de la République, à Paris

Combien de personnes sont menacées d’expulsion ?

A partir du 1er juin, 30.000 personnes sont menacées d’expulsion. Pour l’immense majorité, ce sont des locataires en situation d’impayés, de congé vente ou de congé reprise, c’est-à-dire que leur propriétaire veut vendre ou habiter ce logement. Malgré ce qu’a avancé la ministre du Logement, Emmanuelle Wargon, il n’est pas certain qu’il y ait une solution pour reloger ces personnes.

Parmi ceux menacés d’expulsion, il y a également des personnes concernées par la loi Dalo (droit au logement opposable). Cette loi oblige normalement le gouvernement à reloger ces personnes, qui sont prioritaires. Mais l’Etat ne respecte pas cette loi, c’est une faute et une grave injustice. Ce texte, censé protéger les personnes fragiles, est bafoué.

Le nombre de personnes menacées d’expulsion est-il en hausse ?

Ce nombre ne fait qu’augmenter, il n’y a jamais eu autant d’expulsions, c’est une hausse très importante. En 2019, il y avait 16.700 expulsions forcées, avec intervention de la force publique. C’était déjà un triste record. Il y a dix ans, on expulsait moins de 10.000 personnes, et il y a vingt ans, moins de 5.000 personnes. Cette aggravation du nombre d’expulsions est la conséquence de la hausse des loyers et de la baisse des APL. En diminuant les APL, le gouvernement a fait 9 milliards d’économie depuis 2017 sur le dos des ménages les plus pauvres. Additionné avec la crise sanitaire et sociale, ça donne ce résultat.

La crise sanitaire a-t-elle aggravé la crise du logement ?

Oui, en partie. La crise sanitaire va engendrer plus de procédures d’expulsion. L’an dernier, les procédures ont été retardées de six mois. Mais depuis le mois d’octobre, il y a eu une accélération des procédures. En raison de la crise sanitaire, il y a eu plus de locataires qui ont eu des difficultés de paiement. Par exemple, il y a eu 650.000 interventions à la suite d’un impayé d’énergie, un gros tiers a donné lieu à des coupures d’électricité ou de gaz. Pour les deux autres tiers, l’énergie du foyer a été réduite.

Le profil des personnes menacées d’expulsion a-t-il changé ?

Oui. Dans les grandes agglomérations, on a de plus en plus de personnes des classes moyennes, des travailleurs qui sont mal payés et qui ne peuvent plus suivre avec la hausse des loyers. Ce sont tous les « premiers de cordée », ceux qui font tourner la France, qui font tourner l’économie du pays à la sueur de leur front, qui ont des boulots peu qualifiés dans les hôpitaux, les entreprises de nettoyage, sur les chantiers, qui s’occupent de nos vieux, sont aux caisses des supermarchés.

Jeter des personnes à la rue, c’est criminel. Quand on dort dans la rue, on a quinze ans d’espérance de vie en moyenne et on meurt à l’âge de 50 ans. Il ne faut pas oublier que c’est une souffrance. On perd ses amis, sa famille, son boulot, sa dignité. C’est une torture de longue durée et un châtiment cruel.

Quelles mesures réclamez-vous ?

Parmi les mesures d’urgence, on demande la suspension des expulsions s’il n’y a pas de relogement derrière. Il faut mener une politique active de mobilisation des logements vacants pour reloger les sans-logis ou les expulsés. Laisser des logements vacants, c’est un acte d’incivilité dans ce contexte de crise grave du logement. On demande aussi le rétablissement de l’APL.

Pour les mesures de fond, il faut produire et financer la construction de logements sociaux et réguler le marché spéculatif qui est devenu fou. Les prix de l’immobilier ont augmenté de 6 % l’an dernier en pleine crise sanitaire, c’est incroyable. Il y a eu plus d’un million de transactions immobilières, c’est un record absolu.

Tout cet argent, il va dans les poches du secteur privé. Tout ça nourrit la crise du logement, augmente les prix du logement et augmente le nombre d’expulsions, dans un contexte d’impunités des bailleurs privées. Car le secteur locatif privé, c’est un marécage, chacun fait ce qui veut, il y a des expulsions illicites. Il faut appliquer les lois qui protègent les locataires, les mal-logés, les sans-logis car leurs droits sont bafoués.