Policière agressée près de Nantes : « En prison, il n’y a pas une gestion sanitaire du trouble psychiatrique »

INTERVIEW François Bès, coordinateur du pôle enquête de l’Observatoire international des prisons (OIP), revient sur le suivi psychiatrique en détention après l’agression d’une policière à La Chapelle-sur-Erdre par un individu sorti de prison

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Un quart des détenus souffrent de troubles psychiatriques en France
Un quart des détenus souffrent de troubles psychiatriques en France — AFP
  • Une policière a été agressée près de Nantes par un individu souffrant de troubles psychiatriques sévères et s’étant radicalisé en prison.
  • Un cas qui repose la question de la gestion psychiatrique carcérale.
  • Pour François Bès, coordinateur du pôle enquête de l’Observatoire international des prisons (OIP), la prison n’arrive pas à offrir un bon suivi aux personnes avec des troubles psychiatriques.

Vendredi, une policière municipale a été agressée et blessée par un homme radicalisé à La Chapelle-sur-Erdre, près de Nantes. L’individu est décédé de ses blessures consécutives à un échange de coups de feu avec les gendarmes. Le procureur de la République a confirmé que sa radicalisation avait été signalée en 2016 lors de sa détention et qu’il « présentait de toute évidence de graves problèmes psychiatriques ». Le ministère de l’Intérieur a lui expliqué que l’individu « était reconnu diagnostiqué comme schizophrène sévère » et était sous traitement médical.

Un point qui soulève la question de l’incarcération des personnes avec des troubles psychiatriques. François Bès, coordinateur du pôle enquête de l’Observatoire international des prisons (OIP), explique à 20 Minutes les failles du système carcéral dans le suivi et le soin psychiatrique.

La prison a-t-elle les moyens suffisants pour gérer les troubles psychiatriques de ses détenus ?

Un quart des détenus en France présentent des troubles psychiatriques. Tous les établissements pénitentiaires sont dotés d’une unité sanitaire dépendante de l’hôpital de secteur et doivent avoir un psychologue et un psychiatre. Seulement, c’est un effectif très faible au vu de la population carcérale, et tous les postes budgétés ne sont en plus pas pourvus. Certaines prisons ne peuvent assurer aucun suivi psychologique de leur détenu, quand les autres sont clairement en sous-effectif.

Il existe des structures spécialisées, l’Unité hospitalière spécialement aménagée (USHA), pour gérer les détenus les plus malades. Mais il n’y a qu’une structure de ce genre par région en France, les places sont très rares alors que les besoins sont importants. Ne nous y trompons pas, la prise en charge psychiatrique est clairement moins bonne en prison qu’à l’extérieur. Les locaux sont inadaptés, les effectifs insuffisants.

Comment se passe la gestion de ces troubles ?

A partir du moment où les personnes sont incarcérées, elles sont gérées en fonction de la gravité des troubles présentés. Si un cas nécessite une hospitalisation, par exemple lors d’une crise psychotique, il est conduit à l’hôpital psychiatrique de proximité. Mais les conditions d’hospitalisations sont souvent déplorables, les personnes sont à l’isolement et traité comme tout le monde, ce sont des séjours violents.

L’un des problèmes de la prison est que les troubles psys sont gérés de manière disciplinaire, et vont entraîner des sanctions. Il n’y a pas une gestion sanitaire du trouble psychiatrique. De fait, certaines personnes restent éternellement incarcérées à cause de leur « mauvais comportement » en cellule en réalité dû à leurs troubles. La prison est pathogène en elle-même, elle provoque des dégradations de l’état psychologique des gens, et créé ou aggrave des troubles psychiatriques. Un séjour en prison n’est pas sans conséquence sur l’état de santé mentale, d’ailleurs le taux de suicide y est sept fois plus élevé qu’en population normale.

En raison de la surpopulation carcérale, il y a également des partages de cellule entre détenus avec et sans troubles psychiatriques…

Pour les personnes malades, ce n’est pas sans conséquences : elles sont vulnérables et vont subir plus de violences, de brimades et de pressions de la part des détenus valides qui vont les identifier comme plus faibles. Pour les détenus valides, cela peut être aussi une cohabitation très difficile à vivre, et nombre d’entre eux demandent à changer de cellule.

Les troubles psychiatriques graves ne sont-ils pas censés ne pas aller en prison ?

La loi le prévoit mais est très peu appliquée. Depuis 2014, il y a la possibilité de suspension de peine pour les malades psychiatriques les plus sévères, mais à notre connaissance, un seul détenu a en a bénéficié. L’incarcération des troubles psychiatriques les plus forts est potentiellement dangereuse pour tout le monde, en plus de poser de nombreux problèmes éthiques. Quel sens à l’exécution de la peine pour des détenus qui n’ont même pas conscience d’où ils sont ?

Avec l’abolition des asiles dans les années 1970, il y a eu l’espoir de mieux gérer les troubles psychiatriques avec de la prévention et des hospitalisations plus humaines. Mais la prévention ne s’est jamais mise en place et la fermeture de milliers de lits d’hôpitaux a rendu impossible une bonne hospitalisation. Généralement, et c’est tout le drame, les personnes avec des troubles psychiatriques ne rencontrent le soin que quand ils ont eu un problème avec la justice.