Coronavirus : « Le port du masque par les enseignants est très inégalitaire pour les élèves »

APPRENDRE A LIRE Une étude auprès d'élèves de 5 à 7 ans montre la difficulté d’apprentissage de la lecture liée au port du masque chez l’enseignant

Caroline Delabroy

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Dans une école à Nice (photo d'illustration).
Dans une école à Nice (photo d'illustration). — Xinhua News Agency
  • Des chercheurs ont prouvé que le masque porté par les enseignants en raison de la pandémie liée à la Covid-19 met certains élèves en difficulté lors de l’apprentissage de la lecture.
  • Les élèves qui peinent à discriminer les sons du langage sont en effet très impactés, contrairement aux autres élèves.

Le masque porté par les enseignants à l’ école a-t-il un effet dans l’apprentissage de la lecture ? Oui, dans certains cas, répond en substance une étude parue dans la revue scientifique L’année psychologique. « Le masque est très inégalitaire, il accroît les différences entre les enfants en difficulté et les autres », dénonce Liliane Sprenger-Charolles, directrice de recherche CNRS au laboratoire de psychologie cognitive d’Aix-Marseille Université, l’une des signataires de cette étude menée sur des élèves de 5 à 7 ans. « On ne s’attendait pas à un résultat pareil, à une différence aussi massive », ajoute-t-elle.

Pour arriver à cette conclusion, l’équipe de chercheurs a replongé dans les données d’une étude menée auprès de 85 enfants, suivis de la grande section de maternelle à la fin du CE1, et parue en 2013. « Nous avions montré que les enfants qui ont une mauvaise discrimination phonique, c’est-à-dire des difficultés à différencier les sons de la langue française, un peu comme le prince de Motordu de Pef, avaient de moins bons résultats en lecture trois ans plus tard », relate Agnès Piquard-Kipffer, maître de conférences à l’Inspé (Institut national supérieur du professorat et de l’éducation) de l’université de Lorraine.

Le test du comptage de syllabes

Les résultats militaient alors en faveur d’un repérage précoce de ces difficultés, pour mieux prévenir les difficultés futures de l’apprentissage de la lecture. Car contrairement à l’italien ou même l’allemand, où il y a peu de confusions possibles, la langue française compte 36 sons (appelés « phonèmes ») pour 26 lettres de l’alphabet. Soit autant de pièges pour distinguer par exemple « chat » et « rat » ou les mots (inventés) « jasu » et « jabu ». Pour l’étude, les petits élèves ont été soumis à différents tests et jeux avec les sons, dont un de comptage de syllabes via… une voix enregistrée. « C’est aujourd’hui la situation d’un enseignant qui porte un masque », énonce Agnès Piquard-Kipffer.

D’où l’idée de replonger dans la matière de cette étude, qui permet d’évaluer les effets au long cours du port du masque par les enseignants puisqu’elle a été menée sur trois ans. « Les enfants qui peinent à discriminer les sons du langage ont des résultats nettement meilleurs à 5 et 7 ans quand ils peuvent voir le visage entier de la personne qui prononce les syllabes, a pu observer Agnès Piquard-Kipffer. Les enfants fragiles au niveau des sons voient leurs résultats chuter quand ils ne voient pas l’expression faciale de l’enseignant ». En revanche, dans le groupe des enfants sans difficultés, « les élèves ont quasiment les mêmes résultats, avec ou sans masque porté par l’enseignant ».

« Equiper les enseignants de masques transparents »

« Pour les enfants en difficulté, le message de cette étude est catastrophique », alerte Liliane Sprenger-Charolles. « Il faudrait équiper les enseignants de masques transparents », préconise Agnès Piquard-Kipffer, qui met en garde aussi contre l’environnement sonore lié au nombre d’élèves par classe : plus une classe est bruyante, moins l’élève perçoit le son et apprend à lire. « C’est comme de s’imaginer comprendre une conversation en anglais dans le brouhaha d’une terrasse de café », dit aussi Liliane Sprenger-Charolles, qui appelle à « prendre conscience de l’importance de la lecture faciale et labiale ».