ENA : « Les Français détestent l’école, mais ils sont ultra-fiers lorsque leurs enfants réussissent le concours d’entrée ! »

INTERVIEW Virginie Linhart, la réalisatrice d’un documentaire sur l’école qui sera diffusé ce lundi soir sur France 2, revient sur les mythes et les réalités qui courent sur l’ENA

Propos recueillis par Delphine Bancaud
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L'Ecole Nationale d'Administration (ENA) à Strasbourg.
L'Ecole Nationale d'Administration (ENA) à Strasbourg. — Jean-Francois Badias/AP/SIPA
  • En avril, le chef de l’Etat a annoncé le remplacement de l’ENA par une nouvelle école afin de diversifier son recrutement, son enseignement et le mode de classement des élèves.
  • Ce qui rend encore plus intéressant le documentaire intitulé L’Enarque est un humain (presque) comme les autres qui sera diffusé sur France 2 ce lundi.
  • Sa réalisatrice, Virginie Linhart, a suivi de A à Z la scolarité d’une promotion de l’ENA pendant un an et demi, entre janvier 2019 et octobre 2020. Ce qui permet de déconstruire certaines idées reçues sur l’école.

EDIT du 2 juin 2021 : Ce mercredi sera présentée une ordonnance en Conseil des ministres réformant la haute fonction publique et supprimant l’ENA. A cette occasion, 20 Minutes vous propose la relecture de cet interview datant du mois de mai.

C’est une école qui fascine autant les Français qu’elle les crispe. L’ENA qui forme ses élèves autant à la haute administration, qu’à devenir des décideurs du CAC 40 ou des futurs responsables politiques du pays, suscite de nombreux a priori. Dans son documentaire intitulé L’Enarque est un humain (presque) comme les autres qui sera diffusé sur France 2 ce lundi, Virginie Linhart a suivi de A à Z la scolarité d’une promotion de l’Ena pendant un an et demi, entre janvier 2019 et octobre 2020. Un film inédit qui est d’autant plus intéressant à l’heure où l’école est vouée à disparaître pour être remplacée par l’Institut du service public. Pour 20 Minutes, Virginie Linhart revient sur tout ce qu’on croit savoir sur les énarques, sans pour autant avoir raison.

Comment expliquez-vous la fascination des Français pour l’ENA ?

Les Français ont une position ambiguë sur l’ENA : c’est à la fois l’école qu’ils détestent, mais ils sont ultra-fiers lorsque leurs enfants réussissent le concours d’entrée ! Ils ont tous des a priori sur l’école, qui reposent souvent sur une méconnaissance de ce qu’elle est vraiment. D’où ma volonté de ce reportage pour décrire vraiment la réalité de cet établissement au-delà du symbole qu’il représente.

« Au fil du temps, l’école est devenue le lieu qui cristallise la rancœur contre ceux qui nous gouvernent », dites-vous au début de votre documentaire. Mais n’est-ce pas étonnant puisque peu de diplômés entrent en politique ?

Tout à fait, car sur les 6.700 diplômés sortis de l’école depuis 1945, seulement 200 ont fait de la politique. Certes François Hollande et Emmanuel Macron sont énarques, mais Nicolas Sarkozy et François Mitterrand ne l’étaient pas.

Les portes de l’école se sont-elles ouvertes facilement à votre caméra ?

Oui, le directeur m’a donné l’autorisation de filmer des évènements ou des lieux qui ne l’avaient jamais été, comme la conférence inaugurale, le week-end d’intégration, les lieux de stage… Mais quand j’ai démarré mon travail, les élèves étaient méfiants car ils croyaient que j’allais rester très peu de temps sur place. J’ai dû faire de la pédagogie pour leur expliquer que mon travail allait s’étaler sur un an et demi et que je voulais voir les élèves évoluer pendant toute leur scolarité.

On perçoit l’immense fierté des élèves lorsqu’ils intègrent l’école…

Oui, car ils sont fiers d’avoir réussi un concours très difficile où seuls 10 % des candidats sont admis et pour lesquels on se prépare pendant un an ou deux. Beaucoup d’entre eux éprouvent une vraie fierté à servir l’Etat.

Avez-vous répondu à la question que vous vous posez au début du documentaire : « L’école est-elle l’eldorado des élèves méritants ou le lieu de l’entre-soi » ?

Contrairement à ce que l’on croit, il y a peu d’enfants d’énarques parmi les élèves. Beaucoup sont issus de la classe moyenne, ont des parents enseignants, cadres exerçant des professions libérales… Et il ne faut pas oublier que le concours interne est ouvert aux fonctionnaires qui ont au minimum quatre ans d’expérience professionnelle et que le troisième concours est réservé aux élus, aux associatifs et aux syndicalistes après huit années de pratique. Ce qui crée un mélange des origines sociales, géographiques et professionnelles.

Quelle est la place des femmes dans l’école ?

Elles sont moins nombreuses que les hommes : 35 sur la promotion de 80 élèves que j’ai suivie. Ce qui m’a frappée, c’est qu’aucun élève homme que j’ai sollicité pour une interview n’a refusé d’y répondre, alors que beaucoup de femmes ont décliné la proposition. Elles n’étaient pas sûres d’être à leur place et avaient peur d’être mises en avant. L’une d’elles m’a déclaré qu’elle souffrait du syndrome de l’imposteur, ce qui est très surprenant à ce niveau d’études. Elle a été coachée par une association de diplômées afin de gagner confiance en elle. Et certaines voies sont encore difficilement accessibles aux diplômées à la sortie de l’école, comme la diplomatie.

On reproche souvent aux Enarques d’être déconnectés des réalités de terrain, mais votre documentaire semble montrer le contraire…

Oui, lorsqu’ils font leur stage en territoire, par exemple dans une préfecture ou dans une PME, c’est très concret. Ils sont au contact de la population en permanence. Donc s’il y a une déconnexion des Enarques, elle intervient plus tard, après quelques années d’exercice professionnel dans certaines institutions.

Rêvent-ils tous d’intégrer les grands corps de la fonction publique ?

Oui. Ceux qui sont classés dans les quinze premières places au concours de sortie, la « botte », peuvent intégrer les grands corps (Conseil d’Etat, Cour des comptes, Inspection générale des finances…), comme leurs pairs. Et ce démarrage prestigieux va conditionner tout le reste de leur carrière.

Comment ont réagi les élèves à l’annonce de la future suppression de l’ENA ?

Ils l’ont mal vécue. car ils ont eu l’impression d’être les disjoncteurs de la crise des « Gilets jaunes ». Et apprendre que l’école va disparaître quand on prépare très durement son concours d’accès, c’est violent. « C’est un peu comme un désaveu public », déclare une des élèves dans mon documentaire. Et si l’ENA est critiquée en France, elle est très admirée à l’étranger. D’ailleurs, quand Emmanuel Macron a annoncé sa suppression, les Anglais étaient stupéfaits. Pour autant, la majorité des élèves étaient favorables à une réforme de l’école, notamment pour changer le fonctionnement du classement de sortie. Car certains diplômés gardent une rancœur à vie d’être arrivés en bas du tableau de sortie.

*L'Enarque est un humain (presque) comme les autres de Virginie Linhart. Le documentaire passera dans l'émission Infrarouge sur France é, ce lundi à 23h15.