Manifestation des policiers : « C’est compliqué… » Pourquoi la présence du premier flic de France fait débat

FORCES DE L'ORDRE La participation du ministre de l’Intérieur au rassemblement organisé par les syndicats de police devant l’Assemblée nationale suscite des interrogations, voire de la gêne

Thibaut Chevillard

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 Hommage national au policier Eric Masson tue a Avignon en presence de Jean Castex, Gerald Darmanin, et Eric Dupond-Moretti
Hommage national au policier Eric Masson tue a Avignon en presence de Jean Castex, Gerald Darmanin, et Eric Dupond-Moretti — PHILIPPE MAGONI/SIPA
  • Des milliers de policiers doivent se rassembler mercredi devant l’Assemblée nationale à l’appel de leurs syndicats, qui veulent plus de sévérité envers les « agresseurs des forces de l’ordre ».
  • Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a annoncé sa participation à ce rassemblement, suscitant des réserves tant au sein des syndicats de police que de la classe politique.

Le lieu est symbolique. Deux semaines après le meurtre du brigadier Eric Masson à Avignon et quelques jours après l'agression d'un fonctionnaire dans la Loire, des milliers de policiers sont attendus, mercredi, devant l'Assemblée nationale, à l’appel de leurs syndicats. Ils entendent ainsi exprimer leur « ras-le-bol et leur colère » et de faire comprendre aux députés qu’ils doivent « faire bouger les choses », nous explique Frédéric Lagache, délégué général du syndicat Alliance.

« C’est un message politique, on a besoin de mesures législatives fortes qui nous aident à exercer nos missions sur le terrain », complète Linda Kebbab, secrétaire nationale du syndicat Unité SGP police-FO. « C’est un appel aux parlementaires, une façon de leur dire : "Vous avez été élus, le peuple attend de vous que vous preniez des mesures et que vous les votiez." »

« Divergence au sommet de l’Etat »

Les manifestants devraient être rejoints par de nombreux politiques, de droite comme de gauche. Plus étonnante est la venue du ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, jamais en manque de présence médiatique. Le ministre de l’Intérieur « ira saluer les policiers en début de manifestation », nous explique-t-on place Beauvau. « Il s’agit d’un témoignage de soutien aux policiers qui ont compté deux drames en l’espace de 15 jours, en plus des blessés quotidiens qu’ils comptent dans leur rang. Par conviction, le ministre de l’Intérieur est du côté des policiers. » Mais sa présence suscite déjà un certain nombre de questions, aussi bien dans les rangs des syndicats que de ceux des responsables politiques.

« C’est compliqué », lâche Frédéric Lagache. Selon lui, la venue du ministre « révèle une certaine divergence au plus haut sommet de l’État ». « Cela signifie qu’il est en désaccord avec la position du gouvernement, puisque nous revendiquons la mise en place de peines minimales [à l’encontre des agresseurs de policiers], refusées par le Premier ministre et le ministre de la Justice, poursuit le syndicaliste. Lorsqu’il vient à cette mobilisation, c’est pour soutenir les policiers et les gendarmes, mais aussi nos revendications. Cela veut dire qu’il se met en désaccord avec son gouvernement. » Gérald Darmanin, qui ne cesse de draguer lourdement les syndicats depuis sa nomination, n’en ferait-il pas un peu trop ?

« Il n’aura pas de régime de faveur »

Dans un communiqué diffusé ce mardi, l’intersyndicale prend ses distances avec le ministre de l’Intérieur et souligne que « ce rassemblement ne sera la tribune d’aucun parti ni d’aucun membre du gouvernement ». Avant d’ajouter : « Nul ne confisquera la parole des policiers ni des citoyens. » Gérald Darmanin « ne pourra pas monter en tribune, aucun politique ne prendra le micro pour parler au nom de son parti ou au nom du gouvernement », assure Frédéric Lagache.

Le ministre « est un citoyen comme les autres, il n’aura pas de régime de faveur », ajoute Linda Kebbab. « La tribune est réservée aux syndicats. S’il veut venir, c’est bien. Par contre, pas de coup de com'. Cela ne doit pas servir sa politique, il doit venir nous entendre et entendre la population. Il ne doit pas nous dire "je vous ai compris" et ne rien faire derrière. »

« Son rôle est d’agir, pas de manifester »

La participation de Gérald Darmanin suscite aussi des remous dans l’opposition. « Il est intolérable qu’un ministre de l’Intérieur participe à une manifestation de pression sur l’Assemblée nationale au mépris de la séparation des pouvoirs », a fustigé sur Twitter le député LFI du Nord Ugo Bernalicis. Le maire LR du Touquet-Paris-Plage et ancien député Daniel Fasquelle, voit dans sa présence « une grande première dans la Ve République ». « Un ministre va défiler contre lui-même », écrit-il également sur le réseau social.

« C’est la première fois qu’on voit un ministre de l’Intérieur manifester contre sa propre inaction », a raillé sur Europe 1 l’eurodéputé LR François-Xavier Bellamy. Pour le président du groupe LR à l’Assemblée nationale, Damien Abad, il s’agit d’un « aveu d’impuissance ». « Son rôle est d’agir, pas de manifester. » Interrogé sur Sud Radio, le président de l’UDI, Jean-Christophe Lagarde, n’est pas « persuadé que la place d’un ministre soit dans une manifestation ».