Trouble anxieux : « Il faut accepter que ça fasse partie de nous », estime le dessinateur Théo Grosjean

MA TÊTE ET MOI Le dessinateur de 26 ans a pris le parti de rire de son anxiété généralisée dans sa BD « L'homme le plus flippé du monde »

Lise Abou Mansour

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Ma tête et moi : Théo Grosjean, dessinateur ambassadeur des jeunes anxieux malgré lui — 20 Minutes
  • « Ma tête et moi », c’est le programme mensuel de 20 Minutes, consacré à la santé mentale des jeunes.
  • Le but de ce rendez-vous : comprendre certaines pathologies mentales grâce aux témoignages de jeunes concernés, et tenter de trouver des solutions pour aller mieux.
  • Pour ce sixième numéro, on a rencontré Théo Grosjean, dessinateur de 26 ans qui nous parle de son trouble anxieux généralisé, dont il a pris le pari de rire dans sa BD L'homme le plus flippé du monde

Phobie sociale, TOC, déréalisation. Théo Grosjean cumule toutes ces pathologies. Le dessinateur de 26 ans est atteint d'anxiété généralisée, un trouble qui toucherait 10 à 20 % de la population. Fin 2018, alors qu’il est au plus mal et qu’il vient de subir une énième crise d’angoisse, le jeune homme décide de raconter ce qui lui arrive sur Instagram. L’homme le plus flippé du monde voit le jour.

Dans ses dessins, il tourne en dérision les pensées négatives qui l’envahissent à longueur de temps et qui le handicapent dans la vie de tous les jours. Deux ans et demi plus tard, les dessins humoristiques de Théo Grosjean cartonnent. 157.000 personnes suivent ses aventures sur Instagram. Autant d’anxieux qui se sentent moins seuls.

Comment t’est venue l’idée de dessiner quotidiennement des anecdotes de ta vie d’anxieux sur ton compte Instagram ?

C’était assez peu réfléchi. J’ai fait ça sur un coup de tête. Pour mon premier dessin, j’ai raconté une crise d’angoisse que j’ai faite dans le train. Un homme qui me semblait suspect m’avait demandé de surveiller son sac et je me suis dit qu’il avait mis une bombe dedans. Je m’étais fait tout un scénario et ça avait pris une ampleur démesurée. Pendant tout le trajet, je me sentais extrêmement mal et j’imaginais plein de stratégies.

Quand il est revenu, je me suis rendu compte qu’il n’avait juste pas tamponné son ticket, d’où son air un peu stressé. J’ai trouvé ça drôle parce que, lorsque l’on est anxieux, la situation est vécue de manière extrême alors qu’après, dans la très grande majorité des cas, on se rend compte que ce n’était rien. Le cerveau élabore tout un scénario qui n’est pas réel. Ce contraste entre le fait qu’on a vécu une expérience intérieure qui est très violente, et la réalité, qui est souvent banale, donne quelque chose d’assez rigolo. Et ça en fait un bon scénario de BD.

Tu abordes des sujets sombres et tabous comme la peur de la mort. Ce sont des peurs dont beaucoup de gens n’osent pas parler. Pour toi ça n’a jamais été honteux ?

Si, j’en ai eu honte. Mais à un moment, l’angoisse prenait tellement d’ampleur que ça me gâchait la vie. Je ne pouvais rien faire. Une rencontre a été décisive à ce moment-là. J’ai fait la connaissance d’un ami qui était très anxieux et qui, lui, avait ce recul. Il en riait avec un rire jaune. Ça m’a vachement décomplexé de voir qu’il arrivait à exprimer son anxiété de manière ironique. J’avais aussi envie de la transformer. Je me disais : « Bon, j’ai ça. Je n’ai pas choisi de l’avoir et je vois bien que c’est une situation sur laquelle je n’ai pas beaucoup de contrôle. »

Donc autant faire avec et devenir ce personnage d’homme le plus flippé du monde, quitte à être un peu caricatural. Parce que comme je ne me concentre que sur les moments où je ressens de l’anxiété, on peut avoir l’impression que c’est extrême alors que ça ne l’est pas tant que ça. Même si globalement la BD est proche de la réalité. Et… j’ai dérivé sur la question.

On parlait des peurs très sombres…

Oui, je suis quelqu’un d’assez pessimiste de nature. Je vois toujours le côté négatif des choses et la vie comme quelque chose de très angoissant. Mais je n’ai pas forcément envie de le retranscrire tel quel. Je veux que cette série fasse du bien aux gens. Après, ça a beaucoup évolué parce que, quand j’ai commencé la série, je n’avais pas du tout dans l’idée que ça soit quelque chose sur l’anxiété. C’était juste une autobiographie. Mais les gens se sont presque approprié la série en y mettant des thèmes… Moi aussi, en parallèle, j’apprenais des choses. Ça s’est construit un peu comme ça. Je pensais faire dix petites BD autobiographiques humoristiques, sans prétention. Mais ça a vite pris de l’ampleur sur Instagram.

Justement, aujourd’hui tu as plus de 157.000 abonnés sur ton compte Instagram. Le nombre conséquent de lecteurs, notamment ceux qui souffrent d’anxiété et se reconnaissent dans les situations, t’a-t-il étonné ?

Non, franchement, ça ne m’a pas trop étonné parce que je connais peu de personnes qui ne sont pas du tout anxieuses, sans pour autant qu’ils souffrent d’anxiété généralisée ou de dépression. Notre époque est anxiogène. C’est paradoxalement une époque où on est assez surprotégé. Mais ça nous laisse plus de temps pour réfléchir à tout ce qui peut être angoissant comme les problèmes climatiques… Ça laisse plus le temps de cogiter, de penser à sa place dans le monde, de se dire « Qu’est-ce que je fais là ? »

Les chiffres sont quand même alarmants. Le nombre de suicides chez les jeunes est très élevé. Ça montre que quelque chose ne va pas. J’étais content que ça parle aux gens, plus d’un point de vue artistique. Et je me disais : « je ne suis pas un cas isolé ».

J’ai bien compris que ce n’était pas le but de départ mais est-ce qu’au fur et à mesure tu as ressenti l’envie d’améliorer la compréhension autour du trouble anxieux généralisé et plus globalement même de l’anxiété ?

Maintenant, oui, il y a un petit peu cette envie-là, parce que je crois que ça a eu un effet positif. Par exemple, des lecteurs me disent qu’ils achètent mon livre pour l’offrir à leurs parents qui ne sont pas anxieux. Il y a quelqu’un pour leur expliquer des choses qu’ils n’arrivent pas à verbaliser. Je trouve ça super cool d’avoir ce rapport-là au livre. C’est paradoxal parce que moi, j’ai du mal à parler d’anxiété avec les gens qui me sont proches, notamment ma famille, alors que j’en parle sans tabou avec 150.000 personnes.

Et ça t’aide à aller mieux ?

Oui, carrément. Moi, ça m’a vraiment aidé. Il y a un avant et un après L’homme le plus flippé du monde. Ça m’a transformé sur plein de points. Globalement, ça ne se voit pas de l’extérieur (rires) mais il y a des choses que je fais maintenant que je ne m’imaginais pas du tout faire avant, comme cette interview. Je me laisse davantage porter par la vie. Je me sens moins en tension permanente par rapport à tout ce qui se passe, comme si je luttais contre un truc invisible. Globalement, je suis toujours quelqu’un de très anxieux. Je me pose des questions sur tout en permanence et j’ai de nouvelles angoisses qui apparaissent. Ça bouge, en fait, et je pense qu’il faut accepter le fait que ça ne va pas disparaître du jour au lendemain.

La première fois que j’ai eu une vraie crise d’angoisse, j’avais ce sentiment de fatalité. Je me disais « ça ne va jamais partir », et c’était très angoissant. J’étais obsédé par l’idée de trouver des témoignages de gens qui n’avaient plus du tout d’anxiété, qui étaient guéris, comme si c’était une maladie. Et je n’en trouvais pas ou peu. Des gens disaient « ça va mieux mais j’ai encore des troubles ». Le moment où on accepte que ça fait partie de sa nature est important. Quand ça prend des formes qui sont très handicapantes, il faut agir pour que ça aille mieux, mais il faut quand même accepter que ça fasse partie de nous.

20 secondes de contexte

L’homme le plus flippé du monde a son compte Instagram mais également sa BD, aux éditions Delcourt, dont le deuxième tome est sorti en début d'année.