Salle de shoot à Paris : « On n’observe pas de dégradation des statistiques de la délinquance » dans le quartier

INTERVIEW Près de cinq ans après le début de l'expérimentation des deux salles de consommation à moindre risque à Paris et Strasbourg, l'Inserm dresse un bilan très encourageant. Entretien avec la sociologue Marie Jauffret-Roustide

Propos recueillis par Caroline Politi

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Selon une enquête de l'Inserm, les salles de consommation à moindre risque, surnommé salles de shoot, réduisent les risques sanitaires et améliorent la tranquillité publique
Selon une enquête de l'Inserm, les salles de consommation à moindre risque, surnommé salles de shoot, réduisent les risques sanitaires et améliorent la tranquillité publique — VALINCO/SIPA
  • Deux salles de shoot sont actuellement expérimentées en France, l’une dans le 10e arrondissement de Paris, la seconde à Strasbourg.
  • L’étude de l’Inserm, qui compare la situation de toxicomanes fréquentant ces salles et d’autres n’y ayant pas accès, conclut à un bilan positif tant sur le plan sanitaire qu’en matière de tranquillité publique.
  • Le ressenti des riverains est néanmoins beaucoup plus partagé.

Des banderoles accrochées aux fenêtres, des rassemblements de protestation et de multiples recours en justice… C’est peu dire qu’en 2016, le projet d’expérimenter dans le quartier Lariboisière, dans le 10e arrondissement de Paris, et à Strasbourg des salles de consommation à moindre risque, plus communément appelées «  salles de shoot », avait soulevé de vives inquiétudes. Pourtant, cinq ans après leur ouverture, le bilan est largement positif, tant sur le plan sanitaire que sur celui de la tranquillité publique, révèle une vaste étude de l’Inserm. Entretien avec la sociologue Marie Jauffret-Roustide qui a coordonné le volet parisien de l’étude.

Qui fréquente la salle de consommation à moindre risque, souvent surnommée « salle de shoot », à Paris ?

Ce sont à plus de 80 % des hommes qui vivent, pour beaucoup, dans une très grande précarité sociale. Seuls 17,5 % d’entre eux travaillent, même si la majorité affirme avoir un diplôme supérieur ou égal au baccalauréat. Ils consomment généralement du sulfate de morphine, un opiacé qu’ils achètent dans la rue et s’injectent, et fument souvent, également, du crack.

Vous notez, dans votre étude, un bénéfice très net en matière de santé publique des salles de consommation…

Oui, le bilan est très positif. Nous avons suivi pendant un an 665 usagers de drogue répartis dans quatre villes de France : à Paris et à Strasbourg d’une part, où des salles de consommation à moindre risque sont actuellement expérimentées, et à Bordeaux et Marseille où il n’y en a pas. Dans ces deux dernières villes, 11 % des usagers ont déclaré avoir partagé leur matériel d’injection au cours du dernier mois, contre seulement 1 % de ceux qui fréquentent les salles d’injection. Le risque de transmission du VIH ou de l’hépatite C est donc nettement diminué. De même, dans le premier groupe, 41 % des personnes interrogées déclarent être allées aux urgences dans les six derniers mois contre 17 % pour celles fréquentant les salles de consommation.

La sociologue Marie Jauffret-Roustide qui a coordonné le volet parisien de l'enquête

Ces lieux réduisent donc le risque d’overdose ?

Ces passages aux urgences sont, en réalité, principalement liés à des abcès ou des complications liées aux injections. En France, les overdoses sont très rares : on en dénombre moins de 500 par an pour environ 350.000 consommateurs dits « problématiques »*. Cela s’explique par la politique volontariste d’accès aux traitements de substitution dans notre pays : 85 % des usagers de drogue sont sous traitement de substitution. Néanmoins, les salles d’injection réduisent encore un peu plus ce risque d’overdose : 1 % des personnes fréquentant les salles de Paris et Strasbourg ont fait une overdose dans les six derniers mois contre 3 % pour celles que nous avons suivies à Marseille et Bordeaux

Au-delà des questions de santé, avez-vous constaté des répercussions en matière de tranquillité publique ? C’était l’une des grandes inquiétudes de riverains lors de la création de la salle…

Oui, c’est également l’un des enseignements de l’étude. Par exemple, 3 % des toxicomanes fréquentant les salles d’injections déclarent avoir commis un délit au cours du dernier mois, contre 23 % pour ceux que nous avons suivis à Marseille et Bordeaux. A Paris, nous avons mené une étude supplémentaire sur la tranquillité publique. Entre 2016 et 2018, le nombre de seringues retrouvées autour de la salle d’injection a été divisé par trois.

De même, lorsqu’on regarde les statistiques de la délinquance, on n’observe pas de dégradation. Au contraire, lorsqu’on interroge les policiers, ils estiment que le quartier est plutôt moins problématique que d’autres zones du 10e arrondissement même si, évidemment, leur travail de lutte contre les infractions liées aux stupéfiants se poursuit. D’ailleurs, lorsqu’on s’intéresse à l’immobilier, on constate, qu’entre 2011 et 2020, les prix ont augmenté dans tout l’arrondissement et un peu plus encore dans le quartier autour de la salle.

Pour autant, votre enquête montre que les riverains sont toujours très partagés sur la présence de cette salle d’injection…

C’est vrai. Pour certains, la création de cette structure a été un soulagement. Ils estiment, par exemple, qu’il y avait plus d’injections dans la rue avant la salle. Nos entretiens avec la police le confirment : non seulement, la présence de ces consommateurs était importante avant l’ouverture de la salle mais surtout et, contrairement aux inquiétudes de certains, elle n’a pas attiré une foule supplémentaire. Pour d’autres habitants, qui imaginaient une disparition totale de la présence des consommateurs dans l’espace public, cela reste douloureux à vivre car il peut y avoir des bagarres, il y a toujours quelques usagers qui continuent à se piquer devant la salle ou dans les rues adjacentes. Ils sont peu nombreux, trois ou quatre, mais avec des problématiques psychiatriques difficiles à prendre en charge.

A Paris, l’un des gros problèmes en matière de toxicomanie est le crack. Or, aujourd’hui, seuls les consommateurs de crack qui se droguent également par injection sont admis dans la salle de consommation. Comment expliquer cette incongruité ?

C’est une décision des pouvoirs publics. Beaucoup reste encore à faire au niveau de la consommation de crack. Il est nécessaire d’améliorer la prise en charge des usagers en ouvrant plusieurs salles d’inhalation, dans les 18e et 19e arrondissements notamment. Entre 2018 et 2020, nous avons mené une autre étude avec l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) auprès de consommateurs de crack et de professionnels du secteur. Nous avons constaté que lorsque les usagers sont pris en charge, qu’ils ne consomment pas dans la rue, ils ont tendance à mieux réguler leur consommation.

Il faut donc ouvrir dans des espaces sécurisés, dans l’intérêt des usagers mais également des riverains. A l’inverse, les évacuations policières ne font que décaler le problème, d’un quartier à l’autre. Mais il faut garder en tête que ces salles ne sont qu’un maillon, elles ne répondent qu’à une partie de la problématique. Un accompagnement social, la mise à disposition d’hébergement sont indispensables pour répondre efficacement à cette problématique.

* Cette notion inclut les usagers réguliers d’opiacés, de cocaïne, d’amphétamines et/ou utilisant la voie intraveineuse dans l’année passée.