Déconfinement : Alors que la vie sociale redémarre, ils éprouvent le « syndrome de la cabane »

PSYCHOLOGIE Certains d’entre nous n’ont aucune envie de se confronter à nouveau au monde extérieur et envisagent de rester reclus chez eux, même lorsque les terrasses seront rouvertes

Delphine Bancaud

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Un homme confiné chez lui.
Un homme confiné chez lui. — Pixabay
  • La perspective du déconfinement, mercredi prochain, est angoissante pour certaines personnes. La crise sanitaire ayant amplifié leur propension à se replier sur elles mêmes.
  • Ceux qui éprouvent ce « syndrome de la cabane » ont l’impression que leur logement est un lieu sécurisé qui les protège des autres.
  • L’attitude de leur entourage sera déterminante pour les aider à retrouver le plaisir de partager des moments de convivialité. 

Le 19 mai ne sera pas un jour de fête pour tout le monde. Si la plupart des Français accueillent le jour de la réouverture des lieux culturels et des  terrasses comme un soulagement et le signe de la reprise de leur vie sociale, pour d’autres, cette date du déconfinement progressif suscite le malaise. Ils appréhendent de devoir retourner au bureau, d’être invités à dîner, d’être confrontés au monde dans les lieux publics et éprouvent le syndrome dit « de la cabane ».

Cette envie de rester blotti chez soi comme dans un nid, Marco l’éprouve : « Depuis le confinement, je me suis mis dans une sorte de bulle de confort, avec une paroi qui est devenue de plus en plus épaisse chaque jour. Et aujourd’hui, il m’est très dur d’en sortir », confie-t-il à 20 Minutes. Tout comme Céline, qui a répondu à notre appel à témoins : « Je me rends compte que j’ai envie d’être plus au calme, de voir moins de monde. Seulement ma famille et mes proches ».

« La crise sanitaire est venue précipiter des changements de vie qui étaient en latence »

Car avec un couvre-feu en place depuis le mois d’octobre, le télétravail quasi généralisé depuis des mois et les confinements successifs, leur domicile est devenu un refuge, et ils se sont peu à peu habitués à vivre en tout petit comité. Leur univers restreint leur semble sécurisant et ils n’ont pas souffert des confinements, bien au contraire. « Ils ont même parfois vécu cette injonction à s’isoler comme un bonheur, analyse la psychanalyste Sophie Braun *. Ils ne se sentaient plus agressés par les autres, étaient apaisés et n’éprouvaient plus de culpabilité de se suffire à eux-mêmes. Car pour une fois, ils vivaient comme les autres. Sans éprouver forcément un sentiment de solitude, car lorsqu’on regarde en boucle des séries, on a l’impression de vivre par procuration ».

C’est le cas d’Hugo : « Je n’ai absolument pas souffert des confinements, je me suis plutôt épanoui et j’ai fait des choses que je n’avais plus de temps de faire ». « Ceux qui ont bien vécu cette situation de repli disposaient généralement d’un logement confortable, leur permettant de faire des activités épanouissantes et de se recentrer sur eux », observe aussi l’anthropologue à l’Université de Lausanne (Suisse) Fanny Parise **.

Bien souvent, la crise sanitaire n’a fait qu’exacerber une appréhension à l’égard du monde extérieur, explique Sophie Braun : « Avant la crise du Covid-19, on constatait déjà une tendance au repli sur soi des personnes atteintes de phobie sociale ou scolaire, des personnes qui ont subi un burn-out et ne veulent plus sortir de chez eux, des hypersensibles qui se sentaient fragiles face aux autres ». Un avis partagé par Fanny Parise : « La crise sanitaire est venue précipiter des changements de vie qui étaient en latence. Certaines personnes introverties ont été confortées dans leur choix de repli social ».

« C’est un cercle vicieux »

Une tendance à limiter les interactions qui dénote chez certains un manque de confiance face à un groupe : « Notre société prône des modèles, soumet les individus à la tyrannie de l’apparence, les place toujours en situation d’évaluation et de compétition. Cette pression sociale les fragilise. Ils se sentent perpétuellement jugés et ont peur d’être décevant aux yeux des autres, mais aussi d’être déçus par les autres. D’où leur tendance à s’isoler pour ne plus être soumis à leur regard », analyse Sophie Braun.

Reste à savoir comment ces personnes atteintes du syndrome « de la cabane » vont réellement réagir lorsque tous les lieux de sociabilité auront rouvert. « Les moins fragiles vont se forcer à sortir. Les autres vont se servir de l’incertitude face aux variants pour rester chez eux, même s’ils sont vaccinés, en se prévalant du principe de précaution », prévoit Sophie Braun. « Moins on a eu d’interactions, plus c’est difficile de les réenclencher. C’est un cercle vicieux et il est compliqué de supprimer les habitudes de vie que l’on a mises en place pendant un an. Le processus de déconfinement sera donc long. Et même pour ceux qui vont reprendre une vie sociale, un an de routine va laisser des traces. Il est fort à parier qu’ils vont éviter les dîners qu’ils subissaient auparavant et adopter des stratégies d’évitement », prédit Fanny Parise.

L’importance de l’entourage

C’est ce que prévoit de faire Sophie : « Depuis le premier confinement, j’ai développé une phobie sociale. Mon cercle est réduit à mes enfants, mon mari et quatre ou cinq voisins. Je pense qu’il me faudra plusieurs mois et la reprise de toutes les associations que je fréquente pour ressortir réellement de chez moi. Le 19 mai, j’irai juste déjeuner à deux dans mon resto préféré , où je suis comme en famille. Je me sens nulle de ne pas pouvoir profiter de ces réouvertures mais rien que d’y penser, la crise d’angoisse monte ». Nicolas n’a plus très envie non plus d’aller vers les autres : « Avec la crise, nous avons vu à quel point l’humain est égoïste et égocentrique. Je n’ai plus envie de côtoyer ces hommes et femmes qui ne vivent que pour eux, au détriment de l’avancée sociale et environnementale ! »

L’attitude de leur entourage sera déterminante : « Il faut aller chercher les personnes dont on sent qu’elles sont devenues allergiques à la vie sociale. Mais le faire en douceur, en les aidant à reprendre confiance. Il faut leur dire qu’elles nous manquent, aller les voir en tête à tête, surtout pas en groupe. Puis leur donner rendez-vous à l’extérieur quand elles auront retrouvé un peu le plaisir de la rencontre », recommande Sophie Braun. Pas évident, et certains conflits seront inévitables. C’est la conviction d’Hugo, qui prévoit de décliner nombre d’invitations et redoute déjà les réactions « Ils verront mes refus comme un manque de volonté de les voir, alors que cela tient plutôt de l’anxiété exacerbée par la solitude de ces derniers mois ».

Cette période pourra aussi signer une prise de conscience : « Certains vont peut-être sentir qu’ils ont été trop loin dans le repli et vont entamer une thérapie. Cela demandera un long travail pour retrouver le goût des autres », insiste Sophie Braun.

* Sophie Braun a publié début mai La Tentation du repli, aux éditions Mauconduit, 19 euros.

** Fanny Parise mène une étude auprès de 6.000 volontaires français et suisses depuis le premier confinement en France, en mars 2020.