Coronavirus à Bordeaux : « La peste est un des éléments fondateurs des politiques sanitaires », analyse l'historien Stéphane Barry

INTERVIEW Les historiens bordelais Stéphane Barry et Marie Fauré sortent un ouvrage consacré à la peste dans la région, entre les XIVe et XVIIIe siècles

Propos recueillis par Mickaël Bosredon

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Médecin de peste (dessin à la main, gravure)
Médecin de peste (dessin à la main, gravure) — Memoring Editions
  • Entre le Moyen-Age et le XVIIIe siècle, Bordeaux a été frappée par plusieurs vagues d’épidémies de peste.
  • La maladie arrivait généralement de l’arrière-pays, plus que par le port.
  • L’ouvrage de l’historien nous montre les différences et les similitudes, avec l’épidémie de Covid-19.

Bien sûr, il y a ces costumes extravagants des médecins de peste avec leurs têtes d’oiseaux. Ou encore les remèdes utilisés, des potions aux compositions douteuses, qui aggravent souvent plus l’état du malade, qu’elles ne l’améliorent… Mais la lecture de Préservez-nous du Mal !, Les Bordelais face à la peste-XIVe-XVIIIe siècles, est bien plus « qu’un dépaysement dans des âges révolus », comme le souligne Anne-Marie Cocula-Vaillières dans sa préface. La pandémie de Covid-19 replace l’ouvrage des historiens Stéphane Barry et Marie Fauré, sur le devant de l’actualité, et nous montre les similitudes entre la première peste qui frappe Bordeaux en mai 1348, et l'épidémie qui a démarré il y a un peu plus d’un an. Stéphane Barry a répondu aux questions de 20 Minutes.

L'historien bordelais Stéphane Barry

Vous rappelez l’importance commerciale de Bordeaux entre les XIVe et XVIIIe siècles, les alignements de bateaux le long des quais… Bordeaux a-t-elle été une porte d’entrée de la peste ?

Bordeaux est une des plus grandes villes portuaires de France au Moyen-Age puis sous l’Ancien Régime, mais il n’apparaît pas que l’épidémie arrive par les bateaux venant de l’Atlantique. Bordeaux n’est pas Marseille, qui reçoit, elle, des bâtiments provenant du Levant et qui peuvent être infectés, puisque la grande peste de 1347-48 notamment, viendrait d’Eurasie. Dans le Bordelais, les épidémies de peste arrivent essentiellement de l’arrière-pays. L’itinéraire serait certainement Marseille-Toulouse-Agen, puis Bordeaux. C’est donc certainement plus par le fleuve, qui est un axe de circulation majeur, que la maladie se propage. Il y a eu quelques cas de peste qui menaçaient par le port, mais qui ont été très vite contrôlés.

Vous rappelez aussi que Bordeaux au Moyen-Age, est une ville aux rues sombres, tortueuses et sales… Ce qui a dû favoriser l’accélération de la maladie, non ?

Oui, surtout que la peste est une maladie sous sa forme bubonique qui se propage via les puces, qui quittent le rat mort qu’on ne voit pas, car le rat noir a la caractéristique de nicher dans les maisons, il est discret, et sa mort est tout aussi discrète. Mais effectivement l’insalubrité et le manque d’hygiène étaient extrêmes. A Bordeaux, la porte basse est à moitié remplie d’immondices, on ferme les fontaines remplies d’excréments… Les autorités en ont toutefois conscience, et multiplient les arrêts en temps de peste pour nettoyer.

Il semble que le traitement des populations affectées diffère, entre les riches et les pauvres ?

La peste se diffuse beaucoup autour des quartiers populaires, notamment Sainte-Croix, tout simplement parce que ce sont les quartiers les plus habités, et que les gens n’ont pas forcément la possibilité de partir. On les met à l’écart dans un hôpital de peste, ou dans la maison. Les nantis, eux, fuient. Mais même les riches sont affectés, l’exemple le plus connu étant Montaigne, qui voit en 1586 tout son domaine ravagé par l’épidémie.

Tout comme aujourd’hui avec la pandémie de coronavirus, il faut maintenir une activité économique, même en temps de peste. Pour cela, on met en place des billets de santé, en quoi consistaient-ils ?

Ce sont des documents délivrés sur votre lieu de départ, attestant que celui-ci est exempt de peste. On le présente à la garde, ou à la jurade dans le cas de Bordeaux. Cela nous rappelle les attestations mises en place depuis plus d’un an… L’idée est la même pour les bateaux arrivant de l’Atlantique, qui doivent passer dès le XVIIe siècle un contrôle au niveau de l’île de Patiras, et pour les petits bateaux navigant sur la Garonne, contrôlés à Langon. Si vous venez d’une région infectée, on déballe vos marchandises pour les aérer, et l’équipage reste bloqué. Mais tout cela, c’est la version officielle. En réalité, on sait qu’il y a beaucoup d’entorses, et les gens essaient de bénéficier de certificats valides pour continuer à commercer. On fait tout, notamment, pour maintenir les foires, qui sont essentielles pour les villes. Et il faut aussi continuer à faire entrer les grains, pour nourrir la ville et ses pauvres qui sont restés, car parmi les grandes peurs de l’époque, il y a celle de la révolte.

Médicalement parlant, qu’est-ce qui est mis en œuvre pour lutter contre les épidémies ?

La médecine est totalement impuissante. On ne sait pas apporter quelque réconfort que ce soit aux pestiférés. Dans son traité de peste en 1599, le médecin bordelais Guillaume Briet, comme d’autres médecins de l’époque, propose une incision de bubons, l’application d’emplâtres divers et variés, on va tenter de faire boire des potions dans lesquelles on a intégré des éléments qui auraient des vertus thérapeutiques comme la pierre de bezoard… On est dans un mélange entre les croyances populaires et les traitements scientifiques… Mais tout cela s’avère inefficace. Il y a aussi le célèbre épisode du cul de pigeonneau déplumé appliqué sur le bubon pour « aspirer le venin. » On a toujours cette idée que la peste est une corruption du corps et qu’on a un venin à faire sortir. C’est pour cela que les bains vont être progressivement interdits, parce que la chaleur permettait d’ouvrir les pores de la peau, et donc à la maladie de pénétrer dans l’individu… Les feux que l’on dresse répondent à cette même idée de purifier l’air.

Les médecins de peste portaient-ils le costume traditionnel, tel que vous le montrez dans votre livre ?

C’est l’image d’Epinal, mais on ne sait pas si les médecins portaient ce costume à Bordeaux. On sait qu’ils étaient habillés d’un grand tablier de cuir, d’une baguette pour se signaler, et généralement c’étaient plutôt les chirurgiens d’ailleurs qui allaient auprès des malades, le médecin étant là pour contrôler du haut de son savoir.

Connaît-on le bilan humain des épidémies de peste ?

A Bordeaux, non, on ne le connaît pas avec exactitude. Les chroniqueurs avancent des chiffres qui ne sont pas forcément crédibles, ils donnent plutôt une idée de l’ampleur des épidémies. Pour celle de 1585, on avance un chiffre allant entre 14.000 et 18.000 morts, alors que la ville comporte à peu près 30.000 habitants. Cette épidémie a certes été extrêmement violente, et sur une ville comme Bordeaux cela a dû être une ambiance absolument terrible, mais cela a été probablement de l’ordre de plusieurs milliers de morts, pas 14.000.

Au final, même s’il y a bien sûr beaucoup de différences entre la peste et la pandémie de Covid-19, on trouve aussi des similitudes, non ?

Oui, car la peste est un des éléments fondateurs des politiques sanitaires qui se sont mises en place. Quand on regarde les réactions face au Covid, les mots sont différents, mais quand on dit à une population de rester chez elle, cela s’appelle une quarantaine, qui a été mise en place en temps de peste. Ce qui change du tout au tout, c’est la vitesse de propagation, la compréhension que nous avons des pathologies, et les moyens que nous avons de réagir avec essentiellement la vaccination.

Préservez-nous du Mal ! Editions Memoring, 28 euros.