« Le survivalisme ne guérit pas la peur, il l’alimente », analyse l'anthropologue Mathieu Burgalassi

INTERVIEW Après quatre années d’enquête sur le survivalisme, l’anthropologue Mathieu Burgalassi publie les résultats de ses travaux dans « La peur et la haine »

Propos recueillis par Hélène Sergent avec Paul Blin à la vidéo

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Survivalisme: Self-défense, armes... Mathieu Burgalassi raconte son parcours au cœur du mouvement — 20 Minutes
  • Publié ce jeudi, l’essai aux accents autobiographiques de Mathieu Burgalassi dresse un portrait inédit des adeptes du survivalisme, loin des caricatures qui entourent ce mouvement.
  • Pour ce doctorant en anthropologie, le survivalisme peut se définir comme une « pratique regroupant des individus qui croient viscéralement à l’imminence d’une guerre civile et se préparent en conséquence ».
  • Loin de « guérir » les peurs de ses adeptes, le survivalisme contribue à les renforcer en proposant des pratiques particulièrement violentes.

« Les survivalistes ne sont ni des fous de la fin du monde ni de gentils randonneurs. » Loin des clichés longtemps associés au mouvement, l’anthropologue Mathieu Burgalassi publie ce jeudi le résultat de quatre années d’enquête sur le survivalisme. Essai politique et récit autobiographique, La peur et la haine* analyse les ressorts qui poussent certains citoyens à se préparer au pire. Nourrie par son immersion dans le milieu et par de nombreux entretiens réalisés en France et aux Etats-Unis, cette enquête met en lumière le poids de la peur et des discours politiques sur l’insécurité dans l’engagement survivaliste.

L'anthropologue Mathieu Burgalassi a enquêté pendant plusieurs années sur les survivalistes, en France et aux Etats-Unis.

Comment peut-on définir le survivalisme ?

Pour le définir, il faut déjà dire ce qu’il n’est pas. Les survivalistes ne sont ni des fous de la fin du monde ni de gentils randonneurs. Le survivalisme s’inscrit dans un rapport à une peur, celle de l’imminence d’une crise. Ça peut être une pandémie comme celle que nous connaissons avec le Covid-19, une crise écologique ou économique. Au fond, ce que sera cette crise importe peu, ce qui est important, c’est qu’elle sera tellement importante qu’elle mettra l’Etat en faillite.

Selon les survivalistes, face aux pénuries alimentaires ou médicales, face à la disparition des institutions – hôpitaux, police, armée… – l’homme deviendra un loup pour l’homme. Leur pari, c’est que la nécessité transforme les gens en monstres. C’est pour ça qu’ils apprennent le tir, la self-défense ou qu’ils participent à des stages de survie paramilitaires. Pas par amour de la violence, mais pour se protéger d’un scénario de violence qui leur semble inévitable.

Comment l’expliquez-vous ?

Ce que j’ai constaté, pendant mon enquête, c’est que les survivalistes ne se nourrissent pas d’idées politiques marginales. Elles émanent de discours dominants portés par l’intégralité du spectre politique, du ministre de l’Intérieur à Emmanuel Macron en passant  par les candidats LR à l’élection présidentielle au Parti socialiste. La question sécuritaire est mise au centre du débat politique depuis des années. Or, parler d’insécurité tous les jours à la télévision, ce n’est pas un jeu à somme nulle.

Quand un survivaliste regarde la télévision, il est comme vous et moi : il n’a pas toujours le recul nécessaire pour comprendre qu’il est face à une stratégie politique. Ce discours politique fabrique un profond sentiment de peur et, pour s’en protéger, certaines personnes vont s’engager dans des pratiques qui vont leur permettre de mettre quelque chose entre elles et cette peur. Sauf que ces pratiques aboutissent à apprendre la violence. Et plus on apprend la violence, plus on l’alimente. Le survivalisme ne guérit pas la peur, il l’alimente.

Existent-ils des liens entre complotisme et survivalisme ?

Le complotisme n’est pas pertinent pour analyser les ressorts du survivalisme. Ce qui fabrique la peur des survivalistes, ce sont des discours ordinaires, pas des théories marginales diffusées sur le darknet. En désignant les membres de groupes minoritaires comme étant complotistes, on contribue à les disqualifier sans s’intéresser à leur discours. Quand on range un individu dans la case « complotiste », on ne va pas écouter ce qu’il a à dire.

Quelle place la haine de l’autre a-t-elle dans l’adhésion au survivalisme ?

Quand j’étais sur le terrain, j’ai rencontré des personnes aux discours très racistes. Certains m’ont dit : « Je me prépare à une guerre avec les arabo-musulmans », « à un affrontement contre des populations maghrébines et africaines ». Et, juste après, elles me disaient : « Mais je ne suis pas raciste, moi. » Je me disais : « Pourquoi des gens qui tiennent un tel discours ne se pensent-ils pas comme racistes ? » Eh bien parce que les politiques sécuritaires ne se contentent pas de désigner un risque et de fabriquer une peur, elles désignent aussi des populations et des groupes à risque. Certaines populations sont rendues responsables de l’insécurité.

Quand Gérald Darmanin propose une loi comme la loi contre le séparatisme et qu’il relie ça à l’ensauvagement de la société française, en réalité il dit : « Vous êtes exposés à des risques, à de la violence, et il y a des responsables. » Bien souvent, ce sont les musulmans français.

Après avoir adhéré au survivalisme et l’avoir étudié, quel regard portez-vous désormais sur ce mouvement ?

J’ai adhéré quand j’étais étudiant et dans une situation de précarité sociale très forte. Le survivalisme, à l’époque, venait répondre à des angoisses liées au quotidien. Je n’envisageais pas le survivalisme à travers le prisme d’une guerre civile à venir. La peur de ne pas pouvoir manger le lendemain, qui peut paraître irrationnelle, était pourtant une réalité pour moi.

Mais quand j’ai vu la violence du mouvement, cet intérêt personnel pour le survivalisme est devenu professionnel. J’ai pris du recul et, au fur et à mesure de mon enquête, je m’en suis détaché. La violence que j’observais était de plus en plus importante, et celle à laquelle j’ai été exposée a été démentielle. Je ne la supportais plus. Quand j’ai mis fin à ma recherche, je me suis naturellement éloigné du mouvement. Aujourd’hui, j’essaie d’avoir une vision optimiste des choses. C’est peut-être quand on croit à l’effondrement que l’effondrement arrive. Mais on peut aussi décider de devenir acteur du monde dans lequel on vit et faire de belles choses.

*La peur et la haine. Enquête chez les survivalistes, de Mathieu Burgalassi, éditions Michel Lafon, 253 pages, 17,95 euros.