Attentats du 13-Novembre : « Son parcours est vertigineux », confie l’auteur de « la Mythomane du Bataclan »

INTERVIEW Publiée ce jeudi 6 mai, l’enquête d’Alexandre Kauffmann, intitulée « La Mythomane du Bataclan », retrace le parcours d’une fausse victime des attentats de novembre 2015

Propos recueillis par Hélène Sergent

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Commémoration du 5e anniversaire des attentats de novembre 2015, en 2020.
Commémoration du 5e anniversaire des attentats de novembre 2015, en 2020. — Lionel Urman/Sipa USA/SIPA
  • Après deux années de mensonges et de dissimulations, Florence M., fausse victime des attentats de novembre 2015 a été condamnée en mars 2018 à quatre ans et demi de prison ferme.
  • Dans son enquête, Alexandre Kauffmann est parvenu à démêler les fils des multiples tromperies accumulées par cette fausse victime.
  • Un parcours « vertigineux » qui a profondément marqué les autres survivants, dont certains étaient devenus amis de Florence M.

La sensation de vertige étreint jusqu’à la dernière page. Publiée ce jeudi 6 mai, l’enquête d’Alexandre Kauffmann, intitulée La Mythomane du Bataclan*, plonge le lecteur dans les méandres d’un mensonge hors norme et longtemps considéré comme inconcevable par l’opinion publique. Après la sidération provoquée par les attentats du 13 novembre 2015, la justice française a mis en lumière plusieurs cas de fausses victimes des attaques terroristes. Dans cet ouvrage, le journaliste indépendant retrace le parcours de l’une d’elles, Florence M.

Condamnée en mars 2018 à quatre ans et demi de prison ferme par le tribunal de Créteil, cette quinquagénaire avait obtenu 25.000 euros du Fonds de garantie des victimes de terrorisme et autres infractions pénales (FGTI), et plus de 13.000 euros de l’Assurance maladie. Pendant deux ans, Florence M. a accumulé les mensonges et les dissimulations, allant jusqu’à devenir salariée d’une des associations regroupant les victimes des attentats du 13 novembre. Démêlant les fils de cette tromperie qui s’est petit à petit muée en hydre, Alexandre Kauffmann livre un récit aux allures de fiction, pourtant bien réel.

Alexandre Kauffmann a enquêté pendant un an sur le parcours d'une fausse victime des attentats du 13 novembre 2015.

Depuis la vague d’attentats qui a frappé la France en 2015, on estime qu’une vingtaine de fausses victimes ont été identifiées et condamnées pour avoir escroqué le fonds de garantie chargé de les indemniser. Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à ce phénomène ?

La première raison est plutôt théorique. Le paradoxe de la fausse victime m’intéressait. Pourquoi peut-on désirer accéder au statut de victime, alors que ce statut est défini par la souffrance et le malheur ? La deuxième raison est plus personnelle. Ma famille a été victime d’actes terroristes il y a une trentaine d’années puisque mon père a été enlevé au Liban de 1985 à 1988. À cette époque, de mes 10 à 13 ans, ma mère se battait pour sa libération et elle a été approchée par une multitude d’escrocs et d’imposteurs. Certains se présentaient même chez nous et prétendaient avoir des contacts avec les ravisseurs et œuvrer pour la libération de mon père. Quand j’ai découvert le parcours de Florence M., son histoire a fait écho à mon histoire personnelle.

Pourquoi avez-vous choisi d’enquêter spécifiquement sur elle ?

Parmi toutes les fausses victimes, Florence M. a le parcours le plus improbable et le plus vertigineux. Même si on trouve, dans chacune de ces histoires, des détails burlesques et absurdes, la sienne est ponctuée d’innombrables rebonds, de mises en abîme. Et il y avait un versant numérique à son mensonge qui rendait son parcours encore plus mystérieux. A tel point que je me disais que si on avait fait ce récit sous forme de fiction, ça aurait semblé invraisemblable.

Dans votre ouvrage, vous citez plusieurs extraits des expertises psychologique et psychiatrique réalisées dans le cadre de l’enquête judiciaire relative à son escroquerie. Que révèlent-elles ?

Les deux expertises réalisées n’ont pas le même objectif. L’expertise psychiatrique avait pour but d’établir sa responsabilité pénale. Est-ce qu’elle était consciente de ses actes au moment des faits ? Sans l’ombre d’un doute, la réponse est oui, selon les experts. Il y avait une telle minutie dans sa technique mensongère qu’elle n’obéissait pas à une impulsion soudaine.

Ensuite, il y a eu une expertise psychologique, qui dit quand même qu’elle souffre de troubles de l’identité, qu’elle a un profil narcissique et qu’elle doit être soignée. Mais le cas de Florence M. reste un défi en matière de classification des pathologies mentales, elle coche plusieurs cases sans entrer dans une en particulier.

À l’issue de votre travail, comment analysez-vous les ressorts de son mensonge ?

C’est un tel palais des glaces dans sa tête qu’il est difficile d’analyser l’ensemble des ressorts qui peuvent expliquer son mensonge. Je pense que c’était une femme très seule, victime de sa solitude et de son passé. Son compte Facebook, auquel j’ai eu accès, est une plongée dans cette solitude. Contrairement à d’autres fausses victimes qui ont menti dans une logique purement vénale, Florence M. avait besoin de socialiser. Et quand on est victime de cet événement, on n’est plus que soi, on n’est plus une personne isolée, on devient un symbole, un bout de la France, un morceau collectif. Je pense que c’est ça qui l’a poussé à agir.

Paradoxalement, son parcours a eu un côté lumineux, certaines victimes ont reconnu que Florence M. leur avait fait du bien. Elle avait un rapport fusionnel avec pleins de gens. Et parallèlement, d’autres survivants m’ont dit que l’imposture de Florence M. leur avait fait plus de mal que l’attentat lui-même.

Ce qui est aussi frappant, dans votre ouvrage, ce sont les similitudes dans les comportements des fausses victimes qui se sont engagées dans le milieu associatif. Quelles sont-elles ?

Ces fausses victimes sont souvent très revendicatives, ce sont les premières à relancer le Fonds de garantie et quasiment toutes ont fait du chantage au suicide. Il y a un manque de pudeur dans l’affichage de leur souffrance et une surimplication dans le monde associatif. Ce qu’on note, aussi, c’est que beaucoup ont été de « vraies » victimes avant, mais pas de cet événement précis. Alexandra D. par exemple, une autre fausse victime, avait déjà porté plainte à 21 reprises avant celle déposée pour les attentats du 13 novembre. Toutes ces personnes avaient de tels traits communs qu’à un moment donné, certaines associations ont décidé de surveiller les profils qui obéissaient à ces critères-là.

Au terme de votre enquête, vous entrez en contact avec Florence M. sur les réseaux sociaux pour qu’elle livre sa version, en vain. Et vous vous interrogez. « À quoi bon rendre sa vie publique ? N’a-t-elle pas droit à la paix et à l’oubli ? » Quelle réponse avez-vous trouvée à cette question ?

Florence M. a arrimé son existence à un événement historique, sa vie lui a échappé et ça méritait, à mon sens, cette monographie. Elle est apparue publiquement, elle a accordé des interviews, elle a imbriqué sa vie à quelque chose qui la dépassait. Je considère que cela méritait d’être raconté. En France, le parcours d’une fausse victime n’avait jamais été documenté, j’ai donc essayé de retracer son histoire de la façon la plus précise et la plus factuelle possible.

*La Mythomane du Bataclan, d’Alexandre Kauffmann, éditions Goutte d’Or, 328 pages, 18 euros.