Esclavage : Les demandes de réparations prennent de l’ampleur à travers la planète

REPARATION 3/3 Les demandes de réparations liées à l’esclavage s’accroissent dans différents pays de la planète, « 20 Minutes » vous propose de les visualiser sur une carte interactive  

Aude Lorriaux

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Carte des indemnités et réparations de l’esclavage dans le monde.
Carte des indemnités et réparations de l’esclavage dans le monde. — Capture / 20 Minutes
  • 20 Minutes et le Centre international de recherches sur les esclavages et post-esclavages (Ciresc) présentent une carte interactive des demandes de réparations liées à l’esclavage à travers la planète, dans le cadre du projet REPAIRS, que 20 Minutes dévoile en trois volets (voir liens en fin d’article).
  • Parmi les pays les plus en pointe sur la question des réparations ces dernières années, on trouve en premier lieu l’île Maurice et la Jamaïque, cette dernière étant une véritable pionnière.
  • Et en France ? Dans l’Hexagone aussi, des formes de réparations ont eu lieu, sans être forcément appelées comme telles.
     

Dans de multiples coins du monde, des descendants d’esclaves demandent aux gouvernements des comptes pour les atrocités qu’ont subies leurs ancêtres, et dont ils et elles font encore indirectement les frais. En France, des mouvements sont actifs depuis une vingtaine d’années. Mais des pays ont-ils concrètement réussi à obtenir des réparations ? Et quelle est l’ampleur de la question en dehors de nos frontières ? 20 Minutes dresse un tableau de la situation, avec pour vous repérer et approfondir la question une carte interactive, fruit d’un partenariat entre notre média et le Centre international de recherches sur les esclavages et post-esclavages (Ciresc), qui coordonne le projet REPAIRS (voir encadré en fin d’article).

« L’idée était de faire un panorama de la question des réparations dans le monde, une cartographie », explique Elisabeth Cunin, anthropologue et responsable du projet. En tout 17 pays, auscultés par une équipe de 14 chercheurs et chercheuses de chercheurs et chercheuses à travers le monde, dont les recherches sont résumées dans cette carte :

40 acres et une mule

Un pays a très tôt entrepris d’instaurer une politique des réparations : il s’agit des Etats-Unis. En 1865, dans la foulée de l’abolition de l’esclavage, un ordre militaire prévoit la confiscation de 1.600 km2 de terres le long de la côte atlantique, à restituer à des milliers d’esclaves. On appellera cette politique « 40 acres et une mule », chaque esclave affranchi étant censé toucher 40 acres (16 hectares) de terre à cultiver et une mule. « Cela n’a pas fonctionné, en raison d’une forte opposition de la part des élites blanches », résume Elisabeth Cunin.

Dans les années qui suivirent, des personnalités tentèrent d’obtenir par elles-mêmes en justice réparation pour les préjudices qu’elles avaient subies. C’est le cas d’Henrietta Woods, qui toucha à l’époque la somme de 2.500 dollars, soit plus de 65.000 dollars actuels. Cette somme demeure la plus importante jamais touchée par un individu pour cette raison.

Des manifestants en faveur des réparations liées à l'esclavage à Washington, D.C., Etats-Unis, en février 2021.
Des manifestants en faveur des réparations liées à l'esclavage à Washington, D.C., Etats-Unis, en février 2021. - Bryan Dozier/Shutterstock/SIPA

Une commission créée en Jamaïque

Parmi les pays les plus en pointe sur la question des réparations ces dernières années, on trouve en premier lieu l’île Maurice et la Jamaïque, cette dernière étant une véritable pionnière, selon Ary Gordien, chercheur post-doctorant au sein du projet REPAIRS. C’est dès les années 1990 qu’un groupe de travail s’organise autour d’un homme politique local, Mike Henry, et de personnalités du mouvement rastafari. En 2009, la question connaît un véritable coup d’accélérateur lorsque le gouvernement de l’époque décide de créer une commission, avec pour objectif explicite de le conseiller.

Cette commission collabore en 2013 avec la Caricom, la communauté caribéenne, qui élabore dix revendications précises, parmi lesquelles des excuses complètes et officielles, la création d’un institut culturel en Europe qui explique le rôle de l’esclavage, une intervention de santé contre le régime alimentaire très salé et sucré hérité de la période de l’esclavage, des transferts de compétence pour faciliter le développement des pays caribéens ou encore l’annulation de leurs dettes. Les demandes de la Jamaïque n’ont à ce jour jamais abouti, pour ce qui concerne du moins les gouvernements, complète Ary Gordien.

Les associations colombiennes évitent le mot « réparations »

Dans d’autres pays où la question des minorités est très sensible, les militants et militantes ont choisi une autre stratégie. C’est le cas de la Colombie, un des terrains de recherche d’Elisabeth Cunin, qui a constaté que les populations noires ont trouvé d’autres biais pour obtenir réparation, que d’aborder frontalement cette question. « Les associations préfèrent défendre l’accès aux terres ou à l’éducation plutôt que de demander des réparations qui sont polémiques et ne déboucheront sur rien », explique Elisabeth Cunin.

En 1993, la loi des « négritudes » ou loi 70 a reconnu le caractère « multiethnique » de la nation colombienne. La loi prévoit notamment l’attribution de titres de « propriété collective » aux populations noires ne possédant pas de titre foncier reconnu. « Le sujet est traité par le multiculturalisme », résume la chercheuse.

En France, les revendications naissent dans les années 2000

Et en France ? Dans l’Hexagone aussi, des formes de réparations ont eu lieu, sans être forcément appelées comme telles. C’est le cas de la loi de départementalisation de 1946, portée par Aimé Césaire, et qui transforme en départements la Guadeloupe, la Martinique, La Réunion et la Guyane. « Jusque-là les représentants d’outre-mer votaient des lois qui ne s’appliquaient pas à leurs départements », explique la chercheuse Audrey Célestine. Les prestations familiales, par exemple, n’étaient pas versées directement aux habitants de ces territoires, contrairement aux habitants de la métropole. Les travaux préparatoires à cette loi évoquent alors la « réparation du crime de lèse humanité »

C’est dans les années 2000 que naissent les premières demandes formelles de réparations, sonnantes et trébuchantes. D’abord dans les débats préparatoires de la loi Taubira, qui reconnaît l’esclavage comme un crime contre l’humanité, mais qui évince vite les revendications matérielles. Ensuite et surtout, avec les actions du Mouvement International pour les Réparations (Mir), en 2005, et du Conseil représentatif des associations noires de France (Cran) en 2013, qui portent tous deux plaintes, respectivement contre l’Etat et contre la Caisse des dépôts et consignation, accusée de complicité de crime contre l’humanité.

Des réparations des entreprises et institutions, pas des Etats

Aucune de ces plaintes n’a abouti, et au final, les mouvements de réparations dans le monde n’ont jamais obtenu un seul centime d’un Etat par ce biais. En revanche, localement, des entreprises et des institutions ont mis la main au porte-monnaie. C’est le cas par exemple aux Etats-Unis de la banque JPMorgan Chase, dont le capital s’est construit en partie sur l’esclavage. Elle a été contrainte en 2005 par loi de distribuer des bourses d’études aux jeunes des ghettos noirs de Chicago. C’est le cas aussi de plusieurs universités au Royaume Uni qui ont lancé des programmes de réparations, via notamment un système de bourses pour les étudiants caribéens.

« La question des réparations a été très présente mais ne dépasse pas un cadre minoritaire ou alternatif car les gouvernements ne veulent pas se l’approprier », constate Elisabeth Cunin. Or, pour Audrey Célestine, si on veut prendre la question au sérieux, un appui politique fort est nécessaire. « Ne serait-ce que parce que mesurer précisément exige des ressources importantes », explique la chercheuse. Pas sûr qu’en tant de crise sanitaire, les réparations soient une priorité du gouvernement.

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« Les inégalités de l’esclavage persistent », selon Magali Bessone

 

Le projet REPAIRS

REPAIRS (réparer, en anglais), est un projet de recherches qui étudie les indemnités, réparations et compensations au titre de l’esclavage, entre le XIXe et le XXIe siècle. Trois axes structurent le projet, entre Philosophie, Histoire et Sociologie. « Il y a peu de réponses informées, qui s’appuyaient sur des données, à la question “est-il légitime de parler de réparations ?” On s’est dit qu’on allait la prendre au sérieux », explique Myriam Cottias, directrice du Centre International de Recherches sur les esclavages et post-esclavages (Ciresc) et coordinatrice de REPAIRS.

Au centre du programme, une base de données et un moteur de recherche qui permettront au public d’avoir des éléments précis sur les indemnités touchées par les propriétaires d’esclaves français. Un travail de fourmi sur des milliers de personnes opéré par la doctorante Jessica Balguy dans les documents d’époque, qui a permis entre autres de retrouver les archives de la Guyane à Aix-en-Provence, auxquelles les chercheurs et chercheuses n’avaient jamais eu accès.

La base de données du projet REPAIRS permettra à chaque Français et Française de faire ses propres recherches sur ses ancêtres. La directrice du Ciresc elle-même a pu retrouver son aïeul, Eugène Ozier-Lafontaine, un homme de couleur, qui a touché des indemnités pour l’équivalent de cinq ou six esclaves. Pour Myriam Cottias, « cette base de données donne un contenu, voire des réponses, à des questions qui hantent l’esprit et permet de se rendre compte de ce qu’était une société esclavagiste, complexe et perverse, une société de domination et de violence. »