« On ne peut pas réparer le passé, on répare le présent » explique la philosophe Magali Bessone

ESCLAVAGE ET REPARATION 2/3 « Nous sommes pris dans cette histoire qui nous a fait », explique la philosophe Magali Bessone, membre d’un projet de recherches sur les réparations liées à l’esclavage que « 20 Minutes » vous dévoile dasn une série d'articles

Propos recueillis par Aude Lorriaux

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Des pancartes lors d'un rassemblement à Rouen en juin 2020 en hommage à  George Floyd, mort asphyxié sous les genoux d'un policier aux Etats-Unis.
Des pancartes lors d'un rassemblement à Rouen en juin 2020 en hommage à George Floyd, mort asphyxié sous les genoux d'un policier aux Etats-Unis. — Robin Letellier/SIPA
  • La question des réparations de l’esclavage est de plus en plus prégnante dans notre société, où les discriminations raciales sont pointées du doigt.
  • 20 Minutes s’est entretenu avec Magali Bessone, chercheuse du projet REPAIRS, dont nous rendons compte cette semaine en trois volets.
  • « Nous sommes toujours pris dans cette histoire qui nous a faits », explique la philosophe, par ailleurs professeure à Paris 1 et chercheuse au Centre international de recherches sur les esclavages et post-esclavages.
     

Depuis plusieurs années, des collectifs et associations françaises, accompagnées parfois d’élus et d’élues, demandent à l’Etat français ou à des institutions qui lui sont proches, que soient versées des sommes en vue d’une « réparation » de l’esclavage. En 2016, dans le cadre de la loi Egalité Et citoyenneté, la députée Cécile Duflot faisait valoir la nécessité de « redresser les torts de ces dommages durables ». A côté existent aussi d’autres types de demandes de réparations : politiques anti-discriminations, demandes d’excuses, efforts mémoriaux. En mai 2020, des militants et militantes martiniquaises ont détruit deux statues de Victor Schœlcher, demandant qu’à la place soit célébré l’esclave Romain.

Que répondre à ces demandes de réparation ? Sont-elles légitimes, lorsqu’elles sont adressées plusieurs siècles plus tard, aux Etats et populations ? Comment réparer, et qui doit réparer ? Nous avons posé la question à Magali Bessone, autrice de Faire justice de l’irréparable (Vrin), philosophe à l’université Panthéon-Sorbonne (ISJPS) et chercheuse associée au Centre international de recherches sur les esclavages et post-esclavages (Ciresc). Elle est membre du projet Repairs (voir encadré), où elle coordonne un lexique des réparations qui sortira en août.

Magali Bessone, philosophe à l'université Panthéon-Sorbonne (ISJPS) et chercheuse associée au Centre international de recherches sur les esclavages et post-esclavages (Ciresc).

Les crimes liés à l’esclavage sont-ils uniquement des crimes du passé ?

On peut d’abord répondre en rappelant que selon la loi Taubira de mai 2001, la traite et l’esclavage sont des crimes contre l’humanité. Donc, imprescriptibles. Cette qualification morale et juridique elle-même leur donne une épaisseur temporelle qui rend difficile de les renvoyer à quelque chose qui ne nous concerne plus. Par ailleurs lorsque l’esclavage a été aboli définitivement, en 1848, l’opposition juridique entre personnes et choses sur lequel il reposait s’est déplacée et traduite en une opposition socio-politique et raciale très rigide, entre blancs et noirs, qui structure encore notre société et dans laquelle s’ancrent un certain nombre de discriminations. Enfin, dans la mesure où l’abolition n’est pas accompagnée de réparations pour les anciens esclaves mais d’indemnisation pour les anciens propriétaires, les inégalités économiques se sont elles aussi maintenues dans le temps.

En somme, en portant des demandes de réparations, il ne s’agit pas tant de réparer le passé que de réparer le présent…

Absolument. Comme le dit [l’écrivain] James Baldwin, « Nous sommes notre histoire ». Nous sommes tissés de cette histoire persistante de structures inégalitaires qui n’ont pas été modifiées et qui ont produit l’organisation de relations injustes qui est la nôtre aujourd’hui. On ne peut pas réparer les actions du passé, l’exploitation, les crimes, les violences : nous devons vivre avec cet irréparable. En revanche, on peut réparer les relations actuelles entre les membres de la société, et entre nos institutions et nous-mêmes. On a évidemment changé de valeurs morales : l’esclavage est aujourd’hui unanimement condamné. A partir de ce consensus moral, nous devons trouver des manières de restaurer des relations politiques, économiques et sociales qui reconnaissent la force et la portée de cette histoire dans notre présent.

Vous dites que les réparations sont « un enjeu de justice, pas un enjeu judiciaire ». Qu’est-ce qui pose problème dans le fait d’aller en justice demander des réparations selon vous ?

La logique judiciaire s’inscrit dans ce qu’on appelle depuis Aristote le domaine de la justice corrective, par opposition à la justice distributive. La justice corrective est celle qui se préoccupe de répondre à une violation de droit ; la justice distributive vise à répartir équitablement des ressources. Ce sont deux enjeux de justice différents. Le judiciaire, sous sa forme pénale et civile, traduit dans le champ du droit les exigences de la justice corrective. Or deux difficultés se posent : d’abord, pour punir un coupable ou corriger un tort, il faut pouvoir identifier les individus concernés et dans le cas d’injustices historiques, les protagonistes sont morts. Ensuite, il faut établir une relation causale entre injustices du passé et préjudices du présent, et c’est très difficile étant donné la nature systématique et structurelle de l’esclavage et le temps passé. Enfin, on peut reprocher à la logique judiciaire de chercher à établir le « prix du sang », soit de compenser par des indemnités matérielles et financières des injustices incommensurables – les crimes liés à la filiation, l’aliénation culturelle, la souffrance psychologique… Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de justice possible, mais que la justice possible est une justice politique.

Vous appelez cela la justice transitionnelle. De quoi s’agit-il ?

C’est d’abord un ensemble de mécanismes mis en place pour répondre à la transition de sociétés conflictuelles, issues de guerre civile, ayant connu des crimes de masse ou des régimes autoritaires, vers des sociétés démocratiques et apaisées. A la fin des années 1990, on a vu apparaître un certain nombre de procédures juridiques ou extra-juridiques (commissions de vérité et réconciliation…) qui essayaient de produire paix et justice. Or réfléchir en termes de transition vers des normes et des pratiques plus justes et inclusives est intéressant aussi pour des sociétés apparemment plus stables mais que des conflits profonds traversent également, comme la nôtre. La justice transitionnelle est donc une justice « reconstructive », selon le terme d’ Antoine Garapon, qui propose de reprendre les normes et les valeurs de notre société pour les rendre plus inclusives. L’enjeu est de permettre une conversation nationale sur ce que nous voulons faire ensemble, qui engage tous les membres de la société. Les réparations relèvent ainsi beaucoup plus de la justice transitionnelle que de justice distributive ou corrective.

La statue de Jean-Baptiste Colbert, rédacteur du Code noir qui légalise l'esclavage, recouverte de graffitis par des manifestants anti-racistes en juin 2020.
La statue de Jean-Baptiste Colbert, rédacteur du Code noir qui légalise l'esclavage, recouverte de graffitis par des manifestants anti-racistes en juin 2020. - Thibault Camus/AP/SIPA

Selon vous, c’est à l’Etat français qu’il incombe de réparer, et non aux individus ou aux communautés. Pourquoi ?

D’abord parce que l’Etat français a été un acteur déterminant dans la mise en place du système esclavagiste dans l’empire colonial. Il n’est néanmoins évidemment pas le seul. La traite a engagé différents empires, sociétés commerciales, organisations internationales. L’économie esclavagiste a impliqué des compagnies et banques privées. Mais la responsabilité de l’Etat à réparer est souvent difficile à faire reconnaître : aux Etats-Unis par exemple, des banques, compagnies d’assurances, de chemin de fer, universités, ont été attaquées en justice ou ont pris l’initiative de s’engager sur la voie des réparations. Mais aucune prise de responsabilité étatique, au niveau national, n’a été mise en place. C’est aussi d’ailleurs au cœur des revendications des mouvements «  Black lives matter ». Aux Etats-Unis comme en France, c’est une conversation politique nationale qu’il nous faut mener. Or l’Etat n’est rien d’autre que l’ensemble des citoyens : notre responsabilité de réparer est donc collective.

Est-ce que la responsabilité de l’Etat et des citoyens implique nécessairement que celles et ceux-ci sont fautifs et fautives ?

Il faut distinguer la responsabilité de réparer de la culpabilité. Je peux avoir des obligations envers des victimes de préjudice même quand je n’ai pas été la cause du préjudice (par exemple, lors d’un dégât des eaux). C’est toute la logique assurantielle, et plus profondément de la solidarité, qui permet de penser que nous sommes responsables quand et parce que nous avons la capacité de réparer un tort, même quand nous ne sommes pas à l’origine du tort. Nous ne sommes pas seulement responsables du passé, mais surtout de l’avenir.

Que peut faire l’Etat pour réparer ?

C’est une question importante, car une bonne partie des réticences à l’encontre des réparations provient du fait qu’on n’entend celles-ci que sur le modèle de la compensation financière. Or les réparations peuvent être très différentes. Pensons par exemple à la dimension de production et de diffusion de connaissance : recherche, enseignement, en promouvant des bourses et des projets fléchés, en approfondissant la réflexion sur les esclavages et les post-esclavages dans les programmes et les manuels. Pensons à la dimension culturelle, au soutien à la production et réalisation de documentaires, films de fiction, séries, expositions, musées, qui aborderaient l’esclavage dans toutes ses dimensions. Ce sont des mesures notamment travaillées par la Fondation pour la mémoire de l’esclavage. Les réparations peuvent aussi prendre la forme d’excuses publiques, qui signifieraient la reconnaissance officielle du crime. Cela peut être enfin lutter contre le racisme, les stigmatisations et discriminations raciales avec un programme généreux et ambitieux d’inclusion et d’égalité réelle. C’est pourquoi l’opposition classique entre réparations symboliques et matérielles n’a pas grand sens.

Cliquez sur notre carte interactive des réparations liées à l’esclavage

Vos ancêtres étaient-ils des propriétaires d’esclaves ?

 

Le projet REPAIRS

REPAIRS (réparer, en anglais), est un projet de recherches qui étudie les indemnités, réparations et compensations au titre de l’esclavage, entre le XIXe et le XXIe siècle. « Il y a peu de réponses informées, qui s’appuyaient sur des données, à la question “est-il légitime de parler de réparations ?” On s’est dit qu’on allait la prendre au sérieux », explique Myriam Cottias, directrice du Centre International de Recherches sur les esclavages et post-esclavages (Ciresc) et coordinatrice de REPAIRS.

Au centre du programme, une base de données et un moteur de recherche qui permettront au public d’avoir des éléments précis sur les indemnités touchées par les propriétaires d’esclaves français.

La base de données du projet REPAIRS permettra à chaque Français et Française de faire ses propres recherches sur ses ancêtres.