Défilé du 1er-Mai : Le service d’ordre de la CGT peut-il s’équiper du matériel de son choix ?

FAKE OFF Des internautes se sont émus du type de matériel utilisé par le service d'ordre du syndicat, chargé d'assurer le bon déroulement du défilé

Alexis Orsini

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Le rassemblement du 1er mai 2021 à Paris (illustration).
Le rassemblement du 1er mai 2021 à Paris (illustration). — ISA HARSIN/SIPA
  • Quel est le rôle du service d'ordre du syndicat CGT ? Et, surtout, de quel type de matériel peut-il légalement disposer en manifestation ? 
  • De nombreux internautes se sont posé la question au lendemain des heurts survenus dans le cortège parisien du 1er mai, quitte à ressortir des photos de 2016 hors de leur contexte.
  • 20 Minutes fait le point.

Entre 106.650 et 170.000 manifestants, 56 interpellations, 21 membres de la Confédération générale du travail (CGT) blessés à Paris… La journée du 1er mai a donné lieu à un bilan comptable mémorable, autant en raison de l’importante mobilisation que des heurts survenus dans différents cortèges.

Mais ce sont surtout les images parisiennes de tensions et de violences entre le service d’ordre de la CGT et certains manifestants qui ont marqué les esprits. Alors que le parquet a ouvert une enquête pour « violences volontaires » et « dégradations », plusieurs internautes s’interrogent sur les capacités d’auto-défense du syndicat… et sur la légalité de ces pratiques.

« C’est normal que le service d’ordre CGT soit équipé d’une matraque et prêt à s’en servir contre des manifestants ? On croirait voir un flic », s’étonne ainsi une publication Facebook assortie d’une capture d’écran montrant un homme porter un coup de ce bâton de défense dans le dos d’une autre personne.

« Je vous présente la CGT et ses gardes du corps… Mais dis-moi, dans le camion, c’est légal tout ceci… ? », s’interroge un autre post viral, illustré de plusieurs photos différentes, l’une montrant un groupe de personnes munies de brassards CGT et de battes de baseball, l’autre présentant l’intérieur d’un véhicule rempli de casques de protection et d’un stock conséquent de battes.

FAKE OFF

Cette dernière série de photos laisse penser – notamment parce qu’on y voit un homme porter un masque chirurgical – qu’elles ont été prises le 1er mai 2021, mais il n’en est rien : elles datent en réalité de mai 2016, comme en atteste un article de blog de l’époque. Différents médias s’en étaient par ailleurs fait l’écho, à l’instar de L’Obs.

La capture d’écran de l’homme à la matraque a en revanche bien été prise le 1er mai 2021 : on le retrouve à partir de 2’30 dans les images filmées par Line Press. On y voit aussi à plusieurs reprises (à 2’31 et 5’19) un autre membre du service d’ordre utiliser une gazeuse sur des manifestants.

Contacté par 20 Minutes, Benjamin Amar, porte-parole de la CGT Val-de-Marne et membre du bureau national du syndicat, s’offusque : « Certains semblent redécouvrir la Lune ou la loi de la gravité. Le service d’ordre de la CGT existe depuis des décennies avec un mandat très clair : sécuriser nos cortèges. Son rôle est de protéger les manifestants et le cortège de son trajet d’un point A à un point B, car les manifestations ont toujours été la cible de nos ennemis de classe et également de la répression policière. »

Isabelle Sommier, professeure de sociologie à l’université Paris-1 Panthéon Sorbonne et co-autrice de l’ouvrage Violences politiques en France. De 1986 à nos jours, abonde : « Le service d’ordre (ou SO) des syndicats a d’abord été mis en place pour autoriser d’une certaine manière les manifestations : historiquement, elles donnaient lieu à des violences et étaient interdites. Au début du 20e siècle, Clémenceau a donc posé comme exigence, pour autoriser les manifestations, qu’on en assure l’ordre et ces SO ont été mis en place en 1909. »

« Ils ont été conçus pour permettre à ces rassemblements de se dérouler dans le calme, en protégeant les manifestants des forces de l’ordre comme de groupes extérieurs venus casser du manifestant. Généralement, les SO veillent donc au calme, sauf si la volonté politique est d’aller à l’affrontement, comme ça avait été le cas en 1952 lors de la venue du général Ridgway à Paris, lorsque la manifestation organisée par les communistes avait tourné à la violence », poursuit la spécialiste.

Un « équipement proportionnel aux menaces anticipées »

En pratique, les services d’ordre, composés d’adhérents du syndicat, sont donc libres de se doter des moyens de protection qu’ils jugent nécessaires pour assurer leurs missions. « Ils utilisent un équipement qu’ils estiment proportionné aux menaces anticipées, explique Isabelle Sommier. Au cours de la grande période de tensions entre la CGT et l’extrême gauche, la CGT était très équipée. Ensuite, on a connu une période où les manifestations se passaient calmement, donc leur SO y allait presque les mains dans les poches. Mais ces dernières années, au vu de l’hostilité aux mobilisations et à l’action syndicale, qui a notamment entraîné des attaques contre le siège de la CGT, le SO s’est ré-équipé. »

Benjamin Amar le reconnaît ouvertement : ces dernières années, le service d’ordre de la CGT n’a pas hésité à recourir à un important matériel lorsque cela lui paraissait nécessaire. « Les photos [des battes de baseball] de 2016 ont été prises sous la répression policière de Manuel Valls, à un moment où la CGT subissait une attaque conjointe des forces de l’ordre et d’éléments radicaux. »

Et si le syndicaliste voit l’œuvre de l’extrême droite dans les affrontements du 1er mai 2021, pour Isabelle Sommier, ces heurts « montrent bien que nous sommes à nouveau dans une phase de tensions entre les manifestants équivalente à ce qu’on a connu dans les années 1970, avec d’un côté la CGT qui veut organiser des mobilisations pacifiques, et de l’autre des autonomes qui veulent une manifestation offensive et considèrent le SO comme un moyen de canaliser le cortège. »