Incendie de Notre-Dame de Paris : « On peut lire dans les maçonneries de la cathédrale qui sont désormais largement ouvertes », raconte le Pr Yves Gallet

INTERVIEW Professeur d’Histoire de l’art du Moyen-Age à l’université Bordeaux-Montaigne, Yves Gallet coordonne le groupe de travail scientifique « Pierre », sur le chantier de Notre-Dame de Paris

Propos recueillis par Mickaël Bosredon
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Yves Gallet (à droite, professeur d'Histoire de l'art du Moyen-Age à l'université Bordeaux-Montaigne, et coordonnateur du groupe de travail
Yves Gallet (à droite, professeur d'Histoire de l'art du Moyen-Age à l'université Bordeaux-Montaigne, et coordonnateur du groupe de travail — Université Bordeaux Montaigne
  • Le chantier scientifique de la cathédrale Notre-Dame de Paris a pu démarrer en janvier dernier.
  • Le professeur d’Histoire de l’art médiéval de l’université Bordeaux-Montaigne, Yves Gallet, coordonne le groupe de travail « Pierre », chargé notamment d’analyser la voûte de la cathédrale.
  • L’objectif est de recueillir des informations sur les modes de construction de Notre-Dame.

Après la mise en sécurité et l’installation des échafaudages sur le site, le chantier scientifique de la cathédrale Notre-Dame de Paris a pu démarrer en janvier dernier. Piloté par le CNRS et le ministère de la Culture, il est organisé en huit groupes de travail, qui doivent permettre d’aller rechercher des informations méconnues sur la structure de l’édifice. Coordonné par Yves Gallet, professeur d’Histoire de l’art du Moyen-Age à l'université Bordeaux-Montaigne, le groupe « Pierre » s’occupe d’analyser les structures en pierres, « particulièrement les voûtes qui nous préoccupent depuis le début du chantier ». Le groupe scientifique s’intéresse aussi aux vestiges archéologiques des structures qui ont précédé la cathédrale gothique. 20 Minutes a interrogé Yves Gallet qui nous parle de sa mission sur ce chantier exceptionnel.

L’incendie de la cathédrale Notre-Dame, vous permet d’accéder à des endroits de l’édifice que l’on ne pouvait plus voir depuis longtemps. Qu’avez-vous trouvé jusqu’à présent ?

C’est l’aspect positif de cette tragédie : on peut étudier les vestiges des structures qui se sont effondrées, et on peut lire dans les maçonneries de la cathédrale qui sont désormais largement ouvertes. On a un accès direct à l’intérieur de la structure. On étudie aussi des matériaux qui sont tombés au sol, car si la voûte a résisté à l’incendie, à certains endroits elle s’est effondrée sous le poids de la flèche qui lui est tombée dessus, notamment à la croisée du transept, dans le bras nord et dans la nef.

Qu’est-ce que cela va vous apporter ?

Tout cela nous permet d’accumuler des éléments d’information sur ces matériaux, ce qui n’était pas du tout documenté dans l’histoire de la cathédrale. Il faut bien se rendre compte que personne n’avait touché les voûtes d’aussi près depuis des siècles, et cela va nous permettre de voir quelles sont les pierres qui ont été utilisées, avec quel type de calcaire, de quelles carrières elles proviennent… On a eu également l’occasion de faire des carottages dans les voûtes pour recueillir des échantillons de mortier, pour analyser sa composition. Et on observe les pierres pour repérer les traces d’outils laissées par les artisans, ce qui va permettre de comprendre comment ils ont travaillé, d’identifier l’outillage utilisé sur ce chantier.

L’idée étant de mieux comprendre la construction de Notre-Dame ?

On s’interroge notamment sur le mode de construction des voûtes, pour comprendre comment les constructeurs ont pu porter les voûtes à la hauteur de celles de Notre-Dame, qui sont à 32 mètres quand celles des autres cathédrales contemporaines ne dépassaient pas 24 mètres. Y a-t-il eu un saut technologique en 1160 qui a permis de franchir ce cap, qui est considérable ? On aura des indications d’ici la fin du chantier, mais l’interprétation de toutes ces données va s’étaler sur un temps très long, on accumule des informations pour les vingt ans qui viennent.

Les informations recueillies pourront-elles aussi servir à la reconstruction de Notre-Dame ?

Le chantier scientifique n’est pas directement lié au chantier de restauration. C’est en accompagnement. Mais évidemment notre souhait est d’apporter des connaissances qui seront utiles aux architectes. On va aider autant qu’on peut.

Vous vous intéressez aussi aux vestiges des cathédrales qui ont précédé Notre-Dame sur l’île de la Cité. Pensez-vous découvrir des choses sur cet aspect ?

On sait qu’il y a eu un premier édifice sur l’île de la Cité au IVe siècle. Puis à l’époque de Clovis, on a des descriptions qui font l’éloge d’un grand bâtiment revêtu de marbre lumineux. Il y a eu ensuite des reconstructions à l’époque des Mérovingiens, puis des Carolingiens. On trouve des vestiges de sculptures et de vitraux dans la cathédrale actuelle, antérieurs à sa date officielle de création, et qui proviennent probablement de la cathédrale qui précédait. On a eu l’espoir au début du chantier de trouver des vestiges de ces édifices antérieurs, et l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives) a réalisé une prospection géoradar, c’est-à-dire sans ouvrir le sol, mais il n’y a pas eu de découverte spectaculaire. En tout état de cause, dans les temps du chantier, il était inenvisageable de réaliser une vraie fouille archéologique qui aurait bloqué la construction de l’échafaudage. C’est un chantier très exposé, il y a une pression temporelle, et on ne peut pas trop prendre notre temps, pour permettre de terminer la restauration d’ici à 2024.