Le cannabis est-il « devenu une drogue dure », comme l'affirme Gérald Darmanin ? Prudence

FAKE OFF Pour les spécialistes, parler de drogue « dure » ou « douce » n’est pas médical ni scientifique, mais politique

Tom Hollmann
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Production légale de cannabis dans l'Etat de New-York, aux Etats-Unis, le 24 avril 2021 (Illustration)
Production légale de cannabis dans l'Etat de New-York, aux Etats-Unis, le 24 avril 2021 (Illustration) — AFP
  • Dans une interview publiée dans Le Journal du dimanche (JDD) le 25 avril, le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin a affirmé que le cannabis était « devenu une drogue dure ».
  • Un terme qui n’a aucune valeur scientifique ou médicale, pour les experts contactés par 20 Minutes.
  • Si le taux de THC (le tétrahydrocannabinol, l’un des substances actives du cannabis) a augmenté ces dernières années dans la résine qui circule de manière illégale en France, le cannabis reste largement moins dangereux et nocif que beaucoup de drogues licites ou illicites, à l’instar de l’alcool, du tabac, de la cocaïne ou de l’héroïne, pointent les spécialistes.

Qu’il paraît loin, le temps où Emmanuel Macron se disait ouvert à une légalisation du cannabis. C’était en 2016, quand le président de la République n’était encore que candidat et qu’il jugeait la mesure utile « pour lutter contre la délinquance dans les quartiers difficiles ».

Le chef de l’Etat ferme désormais la porte à une possible légalisation, et durcit le ton en matière de répression. « À l’inverse de ceux qui prônent la dépénalisation généralisée, je pense que les stups ont besoin d’un coup de frein, pas d’un coup de publicité », soulignait-il encore le 18 avril dans une interview au Figaro, balayant d’un revers de main les pistes de la  la mission d'information sur la réglementation et l'impact des usages du cannabis , dont le rapport final est attendu au mois de mai à l’Assemblée Nationale.

Cette nouvelle position du président de la République, Gérald Darmanin la tient depuis longtemps. « Légaliser serait une lâcheté », estime le ministre de l’Intérieur, ouvertement opposé au cannabis récréatif et fervent partisan d’une répression qui ne porte pourtant pas ses fruits. Dans le JDD, dimanche, le premier flic de France a ainsi annoncé que le gouvernement allait lutter contre le « soft power des prolégalisations » sur Internet, et affirmé que « le cannabis est devenu une drogue dure ». « Tout le monde sait que le niveau de THC (la molécule responsable des effets psychotropes du cannabis) a augmenté de manière considérable [au cours des dernières années] », ajoute Gérald Darmanin.

Cette comparaison n’est pourtant pas des plus légitimes.

FAKE OFF

« Parler de drogues dures ou de drogues douces, ce n’est ni médical, ni scientifique. C’est un abus de langage », explique à 20 Minutes Nicolas Authier, médecin psychiatre et pharmacologue au CHU de Clermont-Ferrand, pour qui ces termes renvoient au militantisme pro ou antilégalisation du cannabis. « Il n’y a que l’usage que l’on fait d’une drogue qui est dur ou doux. Ce qui compte, c’est le dosage, les voies d’administration et les effets sur l’individu », abonde le professeur Laurent Karila, psychiatre et addictologue à l’hôpital Paul-Brousse à Villejuif.

Interrogé par 20 Minutes, l’entourage du ministre de l’Intérieur indique simplement que Gérald Darmanin appuie ses propos « sur l’évolution en THC » du cannabis. Une note des services de lutte contre les trafics de stupéfiants rendue publique par Le Parisien en 2019 explique en effet que la teneur en THC de la résine de cannabis est aujourd’hui de 26,5 %, quand ce taux affichait 11 % il y a encore huit ans. Une information corroborée par l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies, qui indique néanmoins que cette augmentation touche « l’herbe dans une moindre mesure », avec un taux de THC à 12 %.

Taux de THC moyens dans la résine et l’herbe de cannabis (2000-2019) (INPS) - Capture d'écran
Taux de THC moyens dans la résine et l’herbe de cannabis (2000-2019) (INPS) - Capture d'écran - OFDT

Plus fort, mais pas nécessairement plus dangereux

« Un cannabis plus fort est potentiellement plus addictif et plus nocif, principalement chez les jeunes, indique Bernard Basset, addictologue et président d’Addictions France. Mais c’est un fait : il reste moins dangereux que des substances comme l’alcool, le tabac ou la cocaïne. » Deux études scientifiques font référence en addictologie, explique-t-il. La première est celle de Bernard Roques, remise sous la forme d’un « rapport sur la dangerosité des drogues » à Bernard Kouchner, alors ministre de la Santé, en 1998.

Pour mesurer la dangerosité des substances, Roques fait appel à plusieurs facteurs : la dépendance physique, la dépendance psychique, la neurotoxicité, la toxicité générale et la dangerosité sociale. Ce rapport est original pour deux raisons. D’abord parce qu’il inclut le tabac et l’alcool. Ensuite parce qu’une fois hiérarchisé, il les classe en haut du podium derrière l’héroïne, et loin devant le cannabis qui ne présente que des effets faibles et très faibles pour tous ces facteurs.

« Il serait temps d’écouter les scientifiques »

La deuxième étude de référence a été pilotée par David Nutt, dans deux articles parus dans la revue scientifique The Lancet en 2007 et 2010. Nutt et ses collègues proposent d’évaluer la dangerosité des substances, en prenant en compte la dangerosité pour les consommateurs et pour la société afin d’obtenir pour chacune un score de dangerosité globale. Les trois premières places sont détenues par l’alcool (avec un score de 72 sur 100), l’héroïne (55/100) et le crack (54/100). Le tabac arrive quant à lui en 6e position (26/100) devant le cannabis, qui figure à la 8e place (20/100). « Quand bien même le cannabis serait devenu plus dangereux aujourd’hui, il resterait toujours loin derrière ces substances et ne rendrait pas ces deux études obsolètes », indique le professeur Laurent Karila.

Les drogues, classées en fonction du cumul de leur dangerosité sociale et personnelle, selon l'étude de David Nutt - Capture d'écran
Les drogues, classées en fonction du cumul de leur dangerosité sociale et personnelle, selon l'étude de David Nutt - Capture d'écran - Addictions France

Si le président Emmanuel Macron a annoncé la tenue d’un « grand débat national sur la consommation de drogue et ses effets délétères » dans son interview au Figaro, les spécialistes ne sont pas dupes et dénoncent une position plus politique que scientifique du gouvernement par rapport au cannabis.

« Ce genre de déclarations électoralistes, comme celle de Gérald Darmanin, n’apportent aucune réponse au problème de santé publique que pose la consommation de cannabis en France, juge le professeur Nicolas Authier. Il serait temps d’écouter les scientifiques, de lire leurs études, et d’avoir un véritable débat qui ne soit pas gangrené par des postures politiques. »