Coronavirus : La France compte-t-elle 2 millions de malades du Covid long, comme l’affirme Roselyne Bachelot ?

FAKE OFF Ce chiffre a été avancé par la ministre de la Culture

Alexis Orsini
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Roselyne Bachelot en mars 2021, à l'Assemblée nationale (illustration).
Roselyne Bachelot en mars 2021, à l'Assemblée nationale (illustration). — NICOLAS MESSYASZ/SIPA
  • A en croire Roselyne Bachelot, près de 2 millions de personnes souffriraient, en France, du Covid long, lorsque les symptômes de la maladie persistent plusieurs mois après la contamination.
  • Un chiffre conséquent rapporté aux plus de 5 millions de cas positifs comptabilisés depuis le début de l’épidémie.
  • Cette estimation est-elle fiable ? 20 Minutes fait le point.

Au-delà des chiffres quotidiens de contaminations au Covid-19, d’hospitalisations, d’entrées en réanimation et de décès, combien de personnes atteintes par le virus souffrent ensuite de séquelles quotidiennes, connues sous le nom de Covid long ?

A en croire la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, ces formes durables de la maladie – fatigue intense, essoufflement, perte de goût et d’odorat… – concerneraient une partie considérable des plus de 5 millions de cas positifs recensés en France depuis le début de l’épidémie.

« Je ne vais pas, évidemment, m’attendrir sur mon cas personnel à un moment où nous avons plus de 100.000 personnes décédées dans notre pays […] Il y a un point sur lequel je voudrais insister, c’est ces Covid longs. Il y a maintenant pas loin de 2 millions de Français dont on dit qu’ils sont guéris et qui ont leur vie terriblement impactée, qui ne retrouveront peut-être jamais une vie normale, dans leur vie personnelle, sentimentale, professionnelle, parce que cette maladie c’est une saleté, une saloperie » a-t-elle ainsi affirmé lors de son passage sur BFMTV-RMC vendredi 23 avril, après avoir elle-même été hospitalisée du Covid-19.

FAKE OFF

Contacté par 20 Minutes, le ministère de la Culture n’avait pas donné suite à nos sollicitations avant la parution de l’article. Mais, à première vue, ces chiffres paraissent très éloignés de ceux avancés par le ministre de la Santé, Olivier Véran, lors d’une visite au CHU de Nice  en février : « Les grandes études en population [suggèrent qu’il y aurait] jusqu’à un tiers des patients qui ont présenté une forme symptomatique du Covid, et pas nécessairement une forme grave justifiant une hospitalisation, qui conserverait à distance de plusieurs semaines, parfois plusieurs mois après cette maladie, des symptômes qui peuvent être invalidants. »

Soit l’équivalent de « plus de 500.000 cas potentiels en France aujourd’hui », selon les calculs du ministre, rapportés par nos confrères d’APM News. Pour Amélie Guénolé-Perrier, cofondatrice de l’association Covid Long France, qui vise à faire entendre la voix des malades et faire progresser les soins de cette forme de la maladie : « plusieurs chiffres ont circulé : 500.000, 1 million, 2 millions… Vu les milliers de messages de détresse que nous recevons, ça ne me semble pas étonnant mais nous aimerions avoir des statistiques nationales et être comptabilisés parmi les chiffres de suivi de l’épidémie, ça fait un an que nous le demandons. »

« Les différentes études sur le sujet [dont une étude anglaise parue en juin 2020] estiment qu’une personne sur 10 contaminée au Covid-19, – qu’il soit léger ou non, voire asymptomatique – souffrirait d’un Covid long », poursuit-elle, en se réjouissant qu’Emmanuel Macron ait enfin intégré cette problématique à sa communication politique, en visitant des malades du Covid long à l’hôpital Foch de Suresnes le jeudi 23 avril.

« Il y a probablement beaucoup plus de malades que ceux comptabilisés en consultation »

Une estimation confirmée par le docteur Nicolas Barizien, chef du service de Réadaptation Fonctionnelle au sein de cet établissement et créateur du programme de reconditionnement à la vie quotidienne Réhab-Covid : « Dans tous les pays occidentaux ayant publié des études sur le sujet, ça oscille entre 10 et 20 % des patients qui ont fait un Covid-19 et vont consulter. Mais on ne comptabilise pas les personnes qui souffrent de symptômes persistants peu graves mais ne vont pas consulter. Je ne sais pas, aujourd’hui, évaluer leur nombre, mais il y en a probablement beaucoup plus que 10 ou 20 %. »

Un avis partagé par le docteur Olivier Robineau, infectiologue au Centre hospitalier de Tourcoing, qui assure des suivis des patients aux symptômes persistants du Covid-19 : « 2 millions, ce n’est ni vrai ni faux, mais c’est dans la fourchette des valeurs possibles de personnes qui ont des symptômes persistants. Mais ça ne veut pas dire qu’elles vont toutes avoir des symptômes qui vont durer très longtemps et qu’ils vont être invalidants. Pour l’instant, nous manquons clairement de données, autant sur le nombre de personnes avec des symptômes persistants que sur celles qui les jugent invalidants. »

De son côté, le docteur David Chirio, du service Infectiologie du CHU de Nice, nuance : « Personnellement, je considère qu'il n'est pas approprié de parler de Covid long avant 12 semaines, pour être certain de ne pas "simplement" être sur une forme lente d'amélioration des symptômes initiaux. La difficulté est la définition de l'entité, le moment où on l'évalue, et l'absence formelle de tests ou de moyen de l'affirmer. Le risque de sur-diagnostic, notamment via des bénéfices secondaires, ne doit pas être sous-estimé. Je pense que 10% des Covid reste une estimation haute. »

Plus d’un an après le début de l’épidémie en France et des premiers cas de Covid long, Amélie Guénolé-Perrier espère en tout cas une meilleure prise en compte de ces souffrances, et notamment « sa reconnaissance en affection longue durée (ALD) ». Et David Chirio de conclure : « Il faut accmpagner ces personnes, les soutenir, les réentrainer à l'effort, s'assurer qu'aucune autre pathologie n'évolue indépendamment (notamment au niveau cardio-respiratoire, et psychologique), et savoir se laisser le temps pour une récupération satisfaisante. Il est aussi important de cerner l'objectif des personnes en terme de leur définition du rétablissement et de la "normalité". »