Soupçons de viol dans le porno : L'industrie du X peine à trouver un second souffle

ENQUETE Sept mois après l’ouverture d’enquêtes pour « viols » et « proxénétisme », l’industrie porno française tente de redorer son blason à l’aide de chartes de bonne conduite.

Vincent Vantighem

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La justice enquête sur les conditions de tournages de films diffusés sur les plateformes «Jacquie & Michel » et « French Bukkake »
La justice enquête sur les conditions de tournages de films diffusés sur les plateformes «Jacquie & Michel » et « French Bukkake » — KROD/WPA/SIPA
  • En septembre 2020, 20 Minutes révélait l’ouverture d’une enquête pour « viols » et « proxénétisme » sur les conditions de tournage des films labellisés « Jacquie & Michel ».
  • Depuis, de nombreuses actrices ont pris la parole pour dénoncer la façon dont elles sont traitées par les producteurs et réalisateurs.
  • Pour tenter de regagner leur confiance, Jacquie & Michel et Dorcel ont publié des « chartes de bonnes conduites ». Mais ces démarches peinent à convaincre.

Le coup de fil date d’il y a quelques semaines. D’un côté, un homme affable. Visiblement fier de se présenter comme « producteur-réalisateur ». De l’autre, une actrice de films X expérimentée. Qui comprend donc immédiatement que son interlocuteur la prend pour une imbécile. « Il m’a dit qu’il n’avait même pas de caméra ! Il ne savait pas qu’il devait payer les filles le jour du tournage, raconte-t-elle. Mais il voulait qu’on fasse une scène ensemble… Tranquille ! »

La tentative d’approche grossière prêterait presque à sourire si elle n’illustrait pas à la perfection la confusion dans laquelle se trouve aujourd’hui l’industrie pornographique. Visé, depuis septembre, par des accusations de « viols », de « proxénétisme » et de « traite des êtres humains » lors des tournages, le milieu du X peine aujourd’hui à trouver un second souffle.

« Les enquêtes judiciaires sur Jacquie & Michel et French Bukkake ont mis quelques types hors d’état de nuire, mais d’autres vont arriver, prophétise l’actrice et productrice Nikita Bellucci. Il ne faut pas se faire d’illusions. Tout le monde serre les fesses en attendent que cela se tasse. Mais il y aura d’autres dérives… »

Des « coordinateurs d’intimité » pour mettre les actrices à l’aise ?

Pour éviter d’y être associées, les grosses plateformes de diffusion ont décidé de se réfugier derrière des « chartes de bonne conduite ». Après celle de Jacquie et Michel rédigée dans l’urgence en trois jours de novembre, selon nos informations, la société Dorcel a publié la sienne, mercredi. Quatre mois de travail. Une trentaine de professionnels du secteur interrogés. Pour une vingtaine de mesures qui ne convainquent finalement personne. « On y croit à peu près autant que les cigarettiers qui s’engagent contre le cancer du poumon », ironise ainsi l’association Face à l’inceste qui milite, elle, pour l’abolition de la pornographie.

Pourtant, Dorcel a tenté de répondre aux principaux problèmes. Pour rassurer les actrices parfois « mal à l’aise avec un partenaire » lors d’un tournage, la société leur offre désormais la possibilité d’exercer un droit de retrait. Les contrats devront aussi désormais spécifier noir sur blanc les pratiques prévues au scénario et le nombre de partenaires. Et ils devront être envoyés une semaine avant le tournage. Quinze jours avant même pour les actrices pour qui c’est la première fois.

Surtout, Dorcel promet désormais de désigner des « tiers de confiance » sur les tournages. Egalement appelés « coordinateurs d’intimité », ces chaperons auront pour mission d’éviter que les actrices se voient imposer des choses contre leur consentement. « Oui mais si ces "tiers de confiance" sont choisis par la production, cela ne sert à rien… Moi, je n’aurais confiance que si je peux choisir mon accompagnant toute seule », témoigne Marion Lew, une actrice qui a justement déposé plainte pour « agression sexuelle » après un tournage cauchemardesque.

400 euros « minimum » pour une scène hétérosexuelle

La charte de Dorcel, comme celle de Jacquie et Michel avant elle, ne parvient toutefois pas à résoudre totalement le problème des tests médicaux que les acteurs doivent passer avant chaque tournage pour éviter les infections sexuellement transmissibles. « On se heurte ici au secret médical, décrypte Matthieu Cordelier, un avocat qui a participé aux travaux pour Dorcel. Nous n’avons pas, contrairement aux États-Unis, un établissement ou un laboratoire qui centraliserait les tests et permettrait d’assurer si un acteur est "disponible" pour un tournage ou pas… » Un réel souci : il y a quelques semaines encore, une actrice française a été accusée d’avoir falsifié ses tests et contaminé les acteurs avec qui elle venait de tourner…

Au-delà de ces contingences matérielles, c’est surtout la question de la rémunération qui suscite aujourd’hui la colère des actrices. A ce sujet, la charte Dorcel se limite à « indiquer » qu’un « minimum » de 400 euros doit être proposé pour une scène hétérosexuelle. Comme le reste, ce n’est qu’une « recommandation », sans aucune valeur coercitive… Un vrai problème, pour Nikita Belluci. « Le porno, c’est un peu la cour des miracles. Sans règles claires, vous aurez toujours des filles qui accepteront n’importe quel tarif. Et donc des producteurs qui se permettront de leur faire faire n’importe quoi… »

Extrait de la charte de bonne conduite de Dorcel.
Extrait de la charte de bonne conduite de Dorcel. - V. VANTIGHEM

Math HDX black-listé, pas ses films

Marion Lew, elle, ne veut plus entendre parler de ça. Comme beaucoup d’actrices, elle pense que l’avenir se trouve désormais dans les plateformes du type « Onlyfans ». Sur ces réseaux, les « fans » doivent payer un abonnement pour accéder aux photos et vidéos exclusives disponibles sur le compte des « créateurs ». Ici, pas besoin de producteur ni de réalisateur. Un équipement de base suffit. Et cela convient bien aux consommateurs à la recherche d’un porno plus éthique. « Et puis, cela permet d’avoir des échanges directement avec son public, indique Marion Lew. Cela marche bien. Même si pour l’instant, cela ne me permet de gagner que 500 à 600 euros par mois. »

Soucieux de ne pas insulter l’avenir, Jacquie & Michel aussi a créé son propre réseau sur ce modèle et l’a baptisé « MerciFans ». Mais le label croit toujours au porno à l’ancienne. « Evidemment que les accusations de viol nous ont choqués, reconnaît Thierry Doucre, le directeur marketing de la marque. Mais nous avons changé. Nous organisons désormais des visites inopinées sur certains tournages pour être sûr que tout se passe bien… Notre but, c’est que l’industrie du porno sorte grandie de tout ça. »

Et surtout que le business reste juteux. Ainsi, la marque franchouillarde se targue d’avoir cessé toute nouvelle collaboration avec les réalisateurs et producteurs impliqués dans les affaires de « viols » comme Math HDX. Difficile de faire autrement : ce réalisateur qui compte plus de 200 films à son actif dort aujourd’hui derrière les barreaux. Mais alors que plusieurs plateformes américaines telles que Pornhub, elles aussi dans l'œil du cyclone, viennent de faire un sacré ménage dans leurs fichiers, pas question pour Jacquie & Michel de retirer ses films de son catalogue. Une vingtaine d’entre eux sont toujours disponibles à la vente. A partir de 4,9 euros… On dit merci qui ?

Droit de réponse du groupe Jacquie et Michel:

Le groupe Jacquie et Michel n’est pas mis à en cause dans cette enquête ouverte il y a 10 mois et n’a même pas fait l’objet d’une audition.

Le groupe rappelle en tout état de cause qu’il n’est que diffuseur de contenus qu’il ne réalise et ne produit pas.

La charte éthique sur les conditions de tournage qui a été rédigée est le fruit d’un long travail collectif effectué avec l’appui d’avocats ainsi que d’actrices et acteurs du milieu. Elle a été signée par tous les partenaires français du groupe qui veille scrupuleusement à sa bonne application.

Enfin le groupe rappelle qu’il a rompu tout contrat avec les deux réalisateurs indépendants mis en cause dont un depuis déjà plusieurs années.