Policiers brûlés à Viry-Chatillon : Après les huit acquittements, l’enquête policière pointée du doigt

PROCES Si les huit acquittements prononcés dans l’affaire des policiers brûlés à Viry-Châtillon ont provoqué la colère des forces de l’ordre, plusieurs éléments jettent le trouble sur la manière dont l’enquête a été menée

Caroline Politi

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Une voiture de police brûlée le 8 octobre 2016 à Viry-Châtillon.
Une voiture de police brûlée le 8 octobre 2016 à Viry-Châtillon. — AFP
  • Samedi, la cour d’appel des mineurs a condamné six jeunes hommes à des peines allant de six à dix-huit ans de réclusion criminelle dans l’affaire des policiers grièvement blessés à Viry-Châtillon en 2016.
  • Les huit acquittements prononcés ont provoqué la colère des policiers qui ont manifesté mardi.
  • Plusieurs plaintes pour « faux en écriture » s’apprêtent à être déposées par les avocats de la défense qui dénoncent une enquête à charge.

Ils étaient, mardi après-midi, plusieurs milliers de policiers réunis devant le palais de justice de leur circonscription pour crier leur colère et leur incompréhension après l’acquittement par la cour d’appel de huit jeunes hommes – trois de plus qu’en première instance – mis en cause dans l’attaque de quatre fonctionnaires à Viry-Châtillon, dans l’Essonne, en octobre 2016. Ce jour-là, deux voitures de police stationnées à la lisière de la Grande-Borne, un quartier sensible, sont attaquées par seize individus masqués. Les assaillants brisent les vitres, jettent des cocktails Molotov dans l’habitacle. Trois fonctionnaires sont grièvement brûlés, une dernière s’en sort avec de multiples ecchymoses et un arrachement osseux. Six accusés ont été condamnés en appel à des peines allant de six à dix-huit ans de réclusion criminelle.

Si dans les dix-huit pages de motivations du verdict, que 20 Minutes a pu consulter, la cour rappelle l’extrême violence de l’attaque menée par « un groupe organisé, équipé et préparé », elle fait part de ses interrogations sur la manière dont ont été menées les investigations. Éléments à charge « insuffisants », déclarations « contradictoires » ou non corroborées. Lors du procès, qui se tenait à huis clos (certains des accusés étaient mineurs au moment des faits), le chef de l’enquête a lui-même admis « qu’il avait des doutes et des incertitudes sur l’implication des accusés », note ainsi le document. Le policier le plus grièvement blessé se souvenait, par exemple, que le premier assaillant avait la peau noire. Or, c’est un homme à la peau claire, désigné par un témoin central comme ayant lancé l’assaut, qui a été condamné à douze ans de réclusion en première instance. Il a finalement été acquitté en appel.

Des pans entiers d’interrogatoires non retranscrits

A plusieurs reprises, la cour explique se fonder sur « les retranscriptions intégrales des enregistrements vidéo de garde à vue ». Car comme l’a révélé Mediapart mardi, les policiers sont soupçonnés d’avoir tronqué les interrogatoires dans leurs retranscriptions. Une plainte a été déposée au cours du procès par Me Frédérick Petipermon, l’un des avocats des accusés, pour « faux en écriture publique », d’autres devraient être déposées dans les jours à venir. « Elle est en cours de rédaction », précise ainsi Me Sarah Mauger-Poliak, qui défend l’un des acquittés. L’avocate confie s’être rendue compte de cette distorsion au cours du procès en première instance.

« Pendant une des audiences, je me suis aperçue que le principal témoin a été entendu pendant environ deux heures et demie et que le PV de cette audition ne tient que sur deux pages. J’ai trouvé ça bizarre, c’est pour cette raison que j’ai demandé à visionner les enregistrements », se remémore Sarah Mauger-Poliak. Elle se rappelle sa « stupéfaction » en constatant que non seulement les propos ont été « tronqués » mais surtout « totalement déformés ». « Dans le PV, il est écrit que ce témoin met en cause mon client alors qu’il répète à huit reprises qu’il n’a pas participé à cette attaque », insiste-t-elle.

« C’était du harcèlement, c’était terrible »

L’avocate demande donc à pouvoir visionner l’enregistrement de la garde à vue de son client. Alors âgé de 21 ans, il affirme qu’il se rendait dans son quartier au moment du drame. Certes, il connaît plusieurs membres de la bande de la « S », soupçonné d’être impliqués dans l’attaque, mais ne cesse de nier son implication. Ce qui n’apparaît pas dans la retranscription. Il sera présenté comme susceptible d’avoir, a minima, été informé de l’attaque. « Ce qui est le plus marquant, poursuit son avocate, c’est que lors d’une pause dans l’interrogatoire, les enquêteurs qui pensent que la caméra est éteinte confient qu’ils le pensent innocent mais qu’il faut malgré tout le rattacher à la procédure. » Il passera dix-huit mois en prison avant d’être acquitté en premier instance puis définitivement en appel.

M., lui, a passé plus de quatre ans en prison : condamné à dix-huit ans de réclusion criminelle en première instance, il vient d’être acquitté en appel. « Les déclarations ambiguës de l’accusé en fin de garde à vue, qui ont été visionnées, ne peuvent être considérées comme une reconnaissance de faits », précise la cour. A plus de cent reprises, note Mediapart, il clamera son innocence, répétant qu’il n’était pas sur les lieux. Autant de mentions qui n’apparaissent pas dans le PV. Tout comme ne sont pas mentionnées les saillies de certains enquêteurs à son égard. « C’était du harcèlement, c’était terrible, la moitié de la salle avait les larmes aux yeux devant les images de ce gamin en détresse, insulté, menacé par ces policiers », se remémore Me Sarah Mauger-Poliak. Au terme de dix heures d’audition, il finira par lâcher : « Dans ma tête, je suis persuadé que je n’ai pas fait l’attaque. »

« La retranscription n’était pas complète mais sur le fond, rien n’a été changé », assure Me Laurent-Franck Liénard, l’avocat d’un des policiers blessés qui regrette que le discrédit soit jeté sur la police nationale, « victime dans cette affaire ». Et le conseil de rappeler que l’enquête a été menée sous la houlette de deux juges d’instruction. « Il y a eu de multiples auditions, ils étaient accompagnés de leurs avocats, ils ont eu de multiples occasions de clamer leur innocence. »