Policiers brûlés à Viry-Châtillon : Un procureur a-t-il dit que les accusés étaient « une chance pour la France » ?

FAKE OFF C’est ce qu’a affirmé sur Twitter la présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, reprenant les propos rapportés par l’avocat de l’une des parties civiles

Tom Hollmann

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Une voiture de police brûlée le 8 octobre 2016 à Viry-Châtillon.
Une voiture de police brûlée le 8 octobre 2016 à Viry-Châtillon. — AFP
  • Mardi, la présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, a affirmé que le procureur ayant requis au procès dit « des policiers brûlés de Viry-Châtillon » avait expliqué que les auteurs présumés des faits représentaient une « chance pour la France ». La phrase, rapidement reprise sur les réseaux sociaux, a provoqué un tollé dans l’univers politique et médiatique.
  • Contacté par 20 Minutes, le cabinet de Valérie Pécresse a précisé que cette citation provenait d’une interview accordée par Thibault de Montbrial, l’avocat de l’une des parties civiles, au Figaro dimanche dernier. Lors de cette dernière, l’avocat évoque bien la réquisition du procureur, qui aurait conclu selon lui en déclarant que les accusés étaient une « richesse pour le pays ».
  • Selon nos informations, l’avocat général aurait en réalité cité le philosophe Paul Ricoeur sur la notion de pardon et de repentance, déclarant que « les citoyens venus d’horizons différents […] font la richesse de notre pays », et que les accusés, ne leur en déplaisent, en faisaient également partie.
  • Dans un communiqué de presse publié mercredi, la procureure générale de Paris, Catherine Champrenault, a démenti les propos attribués à l’avocat général et dénoncé « une nouvelle tentative de déstabilisation de l’institution judiciaire » par des personnes « animées d’une intention de nuire ».

Mise à jour du 22/04/2021, à 10h50 : Ajout du communiqué de presse de la procureure générale de Paris, Catherine Champrenault. 

« Un procureur ne peut pas dire à des criminels qui voulaient brûler vifs des policiers qu’ils sont ''une chance pour la France''. » C’est en ces mots écrits sur Twitter mardi que la présidente (Libres !) de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, a commenté la décision de la Cour d’appel de Paris d’acquitter huit des treize jeunes accusés d’avoir tenté de brûler des policiers de Viry-Châtillon, dans l’Essonne, en 2016.

Cette décision prouve que la justice est « défaillante » et que la Cour d’appel « n’a pas pris la mesure de l’atrocité de ce qu’il s’est passé », juge Valérie Pécresse, pour qui des « peines exemplaires » auraient dû être prononcées. Cinq peines allant de 6 à 18 ans de prison ferme ont pourtant été prononcées par les jurés.

Marine Le Pen, la présidente du rassemblement national (RN), n’a pas hésité à s’engouffrer dans la brèche. Au micro de RTL mardi soir, elle s’est dite choquée de ces propos rapportés : « L’avocat général qui est censé être l’avocat de la société, qui est directement sous les ordres du ministre de la Justice Éric Dupond-Moretti a commencé son réquisitoire en disant à ces jeunes qu’ils sont une richesse pour la société. […] Comment voulez-vous que l’on puisse admettre cela ? »

Mais d’où vient vraiment cette phrase qui enflamme la classe politique et médiatique, supposément prononcée par le représentant du ministère public lors de ses réquisitions ?

FAKE OFF

Contactée par 20 Minutes, l’attachée de presse de Valérie Pécresse a indiqué que la présidente de la région Île-de-France avait lu cette phrase dans Le Figaro. Dimanche dernier, le quotidien marqué à droite a en effet publié une interview de Thibault de Montbrial, l’avocat de l’une des policières brûlée dans l’attaque de Viry-Châtillon en 2016.

« L’un des deux avocats généraux a conclu ses réquisitions en déclarant à l’intention des accusés qu’ils avaient selon lui ''de l’empathie'', et qu’ils constituaient à ses yeux ''une richesse pour le pays'' », narre l’avocat spécialisé dans la défense des forces de l’ordre au Figaro, pour qui ce verdict est un « naufrage judiciaire »A noter que « richesse pour le pays » se transforme en « chance pour la France » dans le tweet de la présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse.

« Les citoyens d’horizons différents font la richesse de notre pays »

Les propos de l’un des procureurs, dont le réquisitoire a duré de longues heures, semblent pourtant bien différents de ce que lui font dire maître de Montbrial, et par extension Valérie Pécresse et Marine Le Pen. Une source proche du dossier a rapporté à 20 Minutes les propos tenus par l’avocat général. D’après celle-ci, il aurait cité le philosophe Paul Ricoeur et sa notion du pardon et de la repentance qu'il développe dans son livre La mémoire, l’histoire, l’oubli publié en 2000.

Dans un communiqué de presse publié mercredi, la procureure générale de Paris, Catherine Champrenault, a tenu à démentir les propos qui étaient attribués à l’avocat général. Elle y cite les propos qu'il a réellement prononcé durant ses réquisitions. Extraits : 

« Pour pouvoir permettre à ceux qui avaient commis des actes de délinquance et qui avaient été condamnés, de trouver leur future place dans la société : se respecter soi-même en assumant sa responsabilité pénale pour s’amender et construire un nouveau parcours de vie en respectant leur entourage. Assumer ses actes et devenir un homme donc. Pour ce faire il s’agira de briser cette loi du silence, cette omerta génératrice de violence dont vous avez été les auteurs ce 8 octobre 2016, en dialoguant, en échangeant, en parlant, non pas pour propager des rumeurs ou parler seulement entre vous, mais avec les autres, tous les autres, au-delà de la rue de la Serpente et de la Grande Borne, avec tous les citoyens venus d’horizons différents et qui font la richesse de notre pays dont vous êtes, ne vous en déplaise, aussi les enfants. »

Ce ne sont plus seulement les accusés qui font « la richesse de notre pays », mais l’ensemble des « citoyens d’horizons différents », dont ils font partie, comme nous tous, qu’ils le veuillent ou non. Une différence notable que Thibault de Montbrial, ne veut pas entendre.

La publication du compte rendu d’un débat tenu à huis clos est interdite

Auprès de CNews, il reconnaît que l’avocat général a cité Paul Ricoeur, mais considère que celui-ci s’est écarté de son discours, et qu’il n’était pas dans son rôle en affirmant que les prévenus « avaient de l’empathie » pour les policiers brûlés dans l’attaque de Viry-Châtillon.

Selon l’article 33 du Code de procédure pénale, il est pourtant bien précisé que le procureur général « est tenu de prendre des réquisitions écrites » et qu’il « peut développer librement les observations orales qu’il croit convenables au bien de la justice ».

Un débat qui de toute façon ne devrait pas avoir lieu. La publication du compte rendu d'un débat tenu à huis clos, « de quelque manière que ce soit », à laquelle se sont livrés Valérie Pécresse, Marine Le Pen et Thibault de Montbrial constitue un délit en France. La loi prévoit même qu’il peut être sanctionné d’une amende de 15.000 euros.

La procureure générale de Paris ajoute dans son communiqué que la « déformation publique, parcellaire et trompeuse, des propos d’un magistrat par des personnes manifestement animées d’une intention de nuire dont certains n’ont pas assisté aux débats, constitue une nouvelle tentative de déstabilisation de l’institution judiciaire. »