Coronavirus : Pourquoi ouvrir la vaccination à tout le monde est-elle une fausse bonne idée ?

EPIDEMIE De plus en plus de jeunes plaident pour une vaccination ouverte à tout le monde en raison d’une absence de volontariat chez les personnes éligibles.

Jean-Loup Delmas

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Le centre de vaccination de Nice, fermé ce samedi faute de volontaires
Le centre de vaccination de Nice, fermé ce samedi faute de volontaires — VALERY HACHE / AFP
  • Seulement 70 % des doses livrées d’AstraZeneca et de Moderna ont été utilisées en France.
  • Une lenteur relative qui pousse de plus en plus de jeunes à réclamer la vaccination ouverte à tous, afin d’écouler toutes les doses.
  • Mais derrière l’intention louable, l’idée pourrait causer plus de désagréments que de solutions.

Ce samedi, un centre de vaccination à Nice a dû fermer faute de volontaires, symbole de la sous-utilisation du vaccin AstraZeneca en France. Selon les données de Santé publique France, seulement 74 % des doses livrées ont été utilisées dans le pays. Un pourcentage encore plus faible chez Moderna, qui ne compte que 68 % de doses injectées. Loin, très loin derrière Pfizer-BioNtech, dont 92 % des 13,3 millions de doses contre le coronavirus avaient été administrées ce dimanche.

Face à une telle non-utilisation, de plus en plus de personnes non-éligibles s’indignent et réclament une vaccination ouverte à tous, suivant l’idée « Si les personnes prioritaires ne veulent pas se faire vacciner, nous, nous sommes volontaires. » Sur le papier, l’intention peut sembler plaisante, mais la réalité est bien différente.

L’injustice d’une vaccination ouverte à tous

Du moins tant que les doses sont limitées, ce qui devrait rester une constante jusqu’à cet été. Laurent Chambaud, directeur de l’École des hautes études en santé publique, explique : « Tant que les doses sont insuffisantes pour ralentir la circulation virale, il faut prioriser les personnes susceptibles de faire des formes graves. On parle d’une question de vie ou de mort. Il suffit de voir le succès de la vaccination dans les Ehpad. »

Une vaccination ouverte à tous serait d’autant plus défavorable aux personnes fragiles que ces dernières seraient désavantagées. Les personnes en bonne santé et jeunes sont plus mobiles, donc susceptibles d’avoir accès à plus de centre de vaccination différents, et ont un meilleur usage du numérique – où il est possible de réserver des créneaux. Les personnes fragiles et âgées se retrouveraient alors perdantes. « Si on ouvre à tous, il est probable que les personnes pour qui le vaccin serait le plus bénéfique se fassent totalement doubler par des jeunes moins prioritaires. Il y aurait une injustice d’accès à la vaccination », appuie Laurent Chambaud.

Un engorgement délétère

Et justement, rien ne dit que la lenteur pour vacciner les personnes fragiles vient d’un manque de volontariat de leur part. Selon un sondage Odoxa pour Le Figaro et France Info début avril, seul 55 % des 18-24 ans et 58 % des 25-34 ans souhaitent se faire vacciner. Contre 77 % des + de 65 ans. « Plus les personnes sont fragiles, moins elles sont mobiles et ont accès aux soins. Idem pour les personnes précaires. C’est pour cela que la vaccination peut prendre du temps, notamment pour les plus de 75 ans », explique le docteur Jérôme Marty. Des unités mobiles sont désormais mises en place pour aller apporter le vaccin directement chez les personnes fragiles.

Sans compter l’engorgement qu’une vaccination pour tout le monde entraînerait. Pour le moment, la vaccination est ouverte à tous les plus de 55 ans, soit un peu plus de 16 millions de personnes en France (dont de nombreux déjà vaccinés). L’ouvrir à toute la population de plus de 20 ans rajouterait 35 millions de potentiels volontaires. Soit une demande beaucoup, beaucoup plus importante que l’offre actuelle. « Je peux comprendre qu’un centre vide de volontaires énerve, mais qu’en serait-il d’un pays avec beaucoup trop de personnes éligibles pour si peu de doses ? », questionne Laurent Chambaud. « On retrouverait des scénarios comme avec les tests au début, avec des files de 400 mètres et une saturation », estime Jérôme Marty. Pas de quoi détendre le pays.

Quelle efficacité ?

Au-delà de ces désagréments, reste une question : la vaccination ouverte à tous servirait-elle vraiment ? AstraZeneca est le vaccin qui soulève le plus de réticence, et il est interdit au France au moins de 55 ans. Le rendre disponible « soulèverait un tas de question éthique et moral », craint Laurent Chambaud. Et s’il reste déconseillé au moins de 55 ans, ouvrir la vaccination à tous ne règlerait rien au problème.

En raison d’un nombre de doses limitées, Laurent Chambaud note également que la vaccination en partie des jeunes n’auraient aucun effet notable sur l’épidémie : « Le virus circulerait encore beaucoup, et vu que les personnes fragiles ne seraient pas toutes vaccinées, continuerait à saturer les hôpitaux et causer des morts. » Autrement dit, avec des doses limitées, on est beaucoup plus efficace en insistant sur les personnes fragiles, même si cela peut sembler poussif. Le directeur conclut : « On a aucune chance de lever les mesures barrière en vaccinant 15 millions de jeunes. C’est déjà plus viable si on vaccine les 15 millions de personnes fragiles ». De quoi prendre notre mal en patience.