Enlèvement de Mia : « Plus le complotisme se démocratise, plus il y a de risque de passage à l’acte »

INTERVIEW Tristan Mendès-France, maître de conférences et expert des mondes numériques et du complotisme, revient pour « 20 Minutes » sur les passages à l’acte liés au complotisme

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Mia, 8 ans, a été enlevée mardi par trois hommes alors qu'elle était chez sa grand-mère
Mia, 8 ans, a été enlevée mardi par trois hommes alors qu'elle était chez sa grand-mère — SEBASTIEN BOZON / AFP
  • L’enlèvement de Mia pourrait être lié à des sphères complotistes et des théories sur des réseaux pédocriminels.
  • L'affaire s’inscrirait alors parmi les passages à l’acte de plus en plus fréquents de complotistes.
  • Pour l’expert Tristan Mendès-France, le complotisme doit désormais être pris au sérieux et envisagé comme un vrai problème sociétal.

Quelle place a joué le complotisme dans l’enlèvement de Mia ? Quelques jours après la disparition de la jeune fille, quatre personnes sont toujours en garde à vue ce samedi, dont au moins trois soupçonnées d’appartenir à différentes sphères complotistes. Ces individus avaient déjà été repérés par la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) plusieurs semaines avant l’enlèvement, en raison de projets d’attentats, notamment contre des centres de vaccination.

La question se pose désormais sur l’enlèvement de Mia, les individus ayant plusieurs fois évoqué un projet d’enlèvement d’enfants pour les soustraire à des «réseaux pédophiles ». La mère de l’enfant, elle aussi très portée sur le complotisme, aurait, selon le procureur de la République d’Epinal, contacté les membres de ce groupe pour soustraire l’enfant à sa grand-mère qui en avait la garde.

Avant cette affaire, d’autres complotistes sont déjà passés à l’acte, comme lors de l’attaque du gendarme à Dax ou l’invasion du Capitole aux Etats-Unis. Pour Tristan Mendès-France, maître de conférences associé à l’université de Paris ​en Cultures numériques, et expert du complotisme, les passages à l’acte sont la preuve définitive des dangers du complotisme et de sa démocratisation.

Faut-il s’inquiéter du nombre de passage à l’acte chez les complotistes ?

Ce qu’il y a de plus inquiétant aujourd’hui, c’est qu’il existe une offre complotiste en ligne massive, qui a explosé notamment avec le coronavirus, et que cette offre rencontre une forte demande. Cette démocratisation du complotisme vient donner un support, une justification à des individus fragiles prêts à passer à l’acte.

Il y a en plus une telle diversité dans l’offre complotiste en ligne, et une telle variété de sujets, que n’importe qui peut trouver une justification à n’importe lequel de ses délires. Aujourd’hui, il suffit de se baisser pour trouver des éléments qui vont dans le sens de nos préjugés premiers et du projet qu’on porte, et certains projets sont nourris de frustration, d’inquiétude, de fantasme et de haine.

Entre la quantité de propos et leur variété, le phénomène complotiste ne cesse de croître. Le passage à l’acte reste un évènement très marginal, qui ne concerne qu’une extrême minorité des complotistes, mais plus il y a une démocratisation du complotisme, plus il y a de probabilités que celui-ci devienne un déclencheur pour des individus fragiles ou radicalisés. C’est pour cela qu’il faut lutter contre l’expansion du complotisme et ne pas le prendre à la légère.

Parlera-t-on un jour de terrorisme complotiste comme on parle de terrorisme islamiste ou de terrorisme d’extrême-droite ?

C’est difficile à déterminer, car bien souvent, ce n’est pas le complotisme en lui-même qui est la cause directe du passage à l’acte. Il n’est qu’un élément supplémentaire qui y contribue, ou une simple justification. Il est souvent difficile de savoir si c’est le complotisme qui entraîne le passage à l’acte ou si c’est le passage à l’acte qui se justifie avec le complotisme.

Néanmoins, il existe des cas où les théories complotistes peuvent être l’initiateur de bascule, par exemple pour les projets d’attentats évoqués contre des centres de vaccination, ou la dégradation des antennes 5G comme au Royaume-Uni. Aux Etats-Unis, un pharmacien avait également retiré des fioles de vaccin des frigos pour les rendre inactives. Ces sabotages ne s’expliquent que par des théories complotistes, sinon il n’y a aucune raison de les faire. On pourrait alors penser qu’il existe bel et bien un terrorisme complotiste. Mais là encore, on ne peut pas savoir si ces individus auraient commis d’autres actes sur d’autres cibles si les théories complotistes ne les avaient pas guidés vers celles-ci.

On se moque ou on s’amuse parfois du complotisme. Ces passages à l’acte vont-ils faire prendre conscience de la gravité et du sérieux du problème ?

On a eu déjà eu les précédents américains, avec notamment l’épisode du Capitole qui montre jusqu’où l’excitation du discours complotiste peut mener, même s’il est grossier, vulgaire ou qu’il semble dérisoire.

Le complotisme peut sembler amusant mais il est une machine à mettre des cibles sur des individus. Des noms, des personnalités sont lâchés en pâture, et on n’est jamais à l’abri d’un individu qui va basculer en ayant personnifié le mal à éliminer. En identifiant et désignant des coupables, le complotisme sert d’exutoire, et c’est en cela qu’il devient particulièrement dangereux.

Cela peut sembler des fois absurde, décalé, voire ridicule, et ça l’est souvent, mais il faut garder à l’esprit que, pour absurde qu’elle soit, l’exposition complotiste, surtout à une telle ampleur, est un réel problème de société qui a des conséquences.