Première femme guide de haute montagne, la « pionnière » Martine Rolland raconte les embûches rencontrées

PORTRAIT L’alpiniste de 72 ans publie ce mercredi son autobiographie « Première de cordée », dans laquelle elle explique les difficultés qu’elle a affrontées pour devenir la première guide de haute montagne en France en 1983

Jérémy Laugier
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Martine Rolland a obtenu son diplôme de guide de haute montagne en 1983.
Martine Rolland a obtenu son diplôme de guide de haute montagne en 1983. — Martine Rolland
  • Première de cordée, autobiographie de Martine Rolland (72 ans), sort ce mercredi aux éditions Glénat.
  • L'alpiniste y explique comment il lui a fallu faire évoluer les mentalités en France, à la fin des années 70, afin de devenir la première femme à obtenir son diplôme de guide de haute montagne à Chamonix (Haute-Savoie).
  • Martine Rolland a notamment participé à de prestigieuses expéditions, comme à Broad Peak (8.047 m) en 1984.

« J’irai au bout de mes rêves, où la raison s’achève, tout au bout de mes rêves. » Martine Rolland (72 ans) ouvre son autobiographie Première de cordée, parue ce mercredi aux éditions Glénat, en citant le tube de 1982 de Jean-Jacques Goldman. A cette période, cette fan d’alpinisme a tout juste 30 ans et elle n’est pas certaine du tout de pouvoir exercer la profession de ses rêves. Tout simplement car s’il y a un millier de guides de haute montagne reconnus en France, aucune femme n’a encore obtenu ce diplôme auprès de l’école nationale de ski et d’alpinisme de Chamonix (Haute-Savoie).

« J’avais beau avoir une dizaine d’années de pratique d’alpinisme et d’escalade derrière moi, je savais très bien qu’on m’en demanderait davantage qu’aux hommes durant ces quatre ans d’examens et de stages [de 1979 à 1983], confie Martine Rolland. Certains examinateurs ont jusqu’au dernier jour tout tenté pour me barrer la route et m’empêcher de devenir guide. Peut-être car j’allais détruire l’image qu’ils voulaient donner de cette profession, à savoir des hommes forts, virils, les seuls capables d’affronter la montagne. »

« J’étais clairement vue comme une citadine »

Malgré l’appui de son mari Jean-Jacques, alpiniste de haut niveau ayant obtenu le diplôme de guide de haute montagne dès 1971, cette ancienne skieuse de fond de très bon niveau a notamment dû faire face à deux difficultés : être mère et venir de Grenoble. « Je voulais prouver que même en élevant un enfant, je pouvais en faire mon métier, explique-t-elle. Dans ce petit milieu chamoniard, j’étais clairement vue comme une citadine. Dès l’après-guerre, la profession était pour beaucoup réservée aux vallées alpines. » Si elle a noté « une évolution sociétale pour les femmes » entre 1979 et 1983, Martine Rolland a jusqu’à la validation de son diplôme subi des remarques méprisantes.

Voici la photo de couverture de l'autobiographie de Martine Rolland, parue ce mercredi.
Voici la photo de couverture de l'autobiographie de Martine Rolland, parue ce mercredi. - Martine Rolland

« Des professeurs répétaient : "De toute façon, elle n’aura jamais de clients, personne n’acceptera de confier sa vie à une femme", révèle-t-elle ainsi. En fait, les clients ont été bien plus vite convaincus de mes capacités qu’eux. » Première femme guide de haute montagne en France en 1983, elle enchaîne alors les aventures en haute altitude. Comme cette expédition en 1984 à Broad Peak, où elle devient l’une des cinq premières femmes au monde à gravir ce sommet de 8.047 mètres situé entre la Chine et le Pakistan.

Rapatriée du K2 avec l’hélicoptère de l’armée pakistanaise

En 1987, Martine Rolland se retrouve même chef d’expédition du mythique K2 (8.611 m). Mais une fracture ouverte de la main, écrasée par la chute d’une pierre, la force à abandonner à bord d’un hélicoptère de l’armée pakistanaise. « Avec mon mari, on a alors senti que le risque se précisait, se souvient-elle. Nous avons donc choisi de ne plus nous lancer dans des expéditions aussi engagées. »

Ça n’empêche pas le couple Rolland d’enchaîner régulièrement de grosses ascensions d’escalade, jusqu’à leurs 55 ans, dans le parc de Yosemite (Etats-Unis), à Madagascar ou en Jordanie. Jusqu’en 2010, Martine continue également à encadrer des groupes. Durant toutes ces années, ses enfants Yann et Jonathan ont « vite été mis dans le bain » de la haute montagne.

Martine Rolland a multiplié les aventures en alpinisme et en escalade jusqu'à l'âge de 55 ans.
Martine Rolland a multiplié les aventures en alpinisme et en escalade jusqu'à l'âge de 55 ans. - Martine Rolland

« Je ne porte pas plus un combat féministe »

Yann avait ainsi tout juste 10 ans lorsqu’il grimpait avec ses parents jusqu’à 6.000 mètres lors d’un stage au Pakistan. Jonathan se rendait lui chaque hiver à l’école, les skis au pied, dès l’âge de 5 ans, lorsque la famille habitait dans un petit refuge à 2.000 mètres d’altitude à Puy-Saint-Vincent (Hautes-Alpes). S’ils sont respectivement devenus chercheurs en géologie et en biologie, Yann a à son tour réussi le diplôme de guide de haute montagne et Jonathan a fait partie de l’équipe de France de ski alpinisme. Dans le sillage de la maman « pionnière » Martine Rolland, il a tout de même fallu sept ans pour qu’une autre femme ne devienne guide de haute montagne. Et encore aujourd’hui, il n’y en a qu’une trentaine en France.

« J’ai certainement ouvert une porte mais je n’ai pas cherché à en faire un combat féministe, explique-t-elle. Cela a été perçu ainsi à l’époque et j’ai été extrêmement sollicitée par les médias. Mais je voulais seulement être traitée comme tous les candidats et pouvoir vivre en montagne comme les hommes le faisaient. Ça fait 50 ans que je fais de l’alpinisme et de l’escalade et je ne porte pas plus un combat féministe maintenant qu’à l’époque, même si je sais que c’est revenu à la mode. » Cette « pionnière » compte simplement livrer son « témoignage », à 72 ans, d’une passionnante vie en altitude.

« Première de cordée » de Martine Rolland, éditions Glénat, 19,95 €. Disponible ici.