La bigorexie, cette addiction au sport, une dépendance vraiment « positive » ?

MA TÊTE ET MOI Si la dépendance au sport est perçue comme une « addiction positive », elle n’est pas sans danger

Lise Abou Mansour

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«Ma tête et moi» : La bigorexie ou quand le sport rend dingue — 20 Minutes
  • « Ma tête et moi », c’est le programme mensuel de 20 Minutes, consacré à la santé mentale des jeunes.
  • Le but de ce rendez-vous : comprendre certaines pathologies mentales grâce aux témoignages de jeunes concernés, et tenter de trouver des solutions pour aller mieux.
  • Dans ce troisième numéro, on parle de l'addiction au sport et de ses conséquences sur le corps et la santé psychique.

Noah a 18 ans, des boucles blondes, un visage juvénile et un corps de bodybuildeur. Le lycéen passe entre trente minutes et deux heures par jour à soulever des haltères, enchaîner les pompes et faire du gainage. Il poste ensuite les photos de ses abdos sur son compte Instagram, suivi par plus de 1.600 personnes. Entre le hashtag « sexy » et « summerbody », il ajoute parfois celui de « bigorexie ». Un mot qualifiant l’addiction au sport, reconnue comme une maladie par l’Organisation mondiale de la santé depuis 2011.

Si cette pathologie se retrouve au milieu de qualificatifs positifs, c’est parce que, contrairement aux autres dépendances, celle à l’exercice physique est vue d’un bon œil. Et pourtant, elle peut conduire au burn-out sportif, aux blessures à répétition et à d’autres pathologies.

Une addiction « positive » ?

Le terme d’« addiction positive » a été utilisé pour la première fois en 1976 par le psychiatre et médecin du sport américain William Glasser. « Il s’agit d’une dépendance dont la construction sociologique, sociétale et psychologique la rend positive », explique le psychiatre Dan Velea. L’addiction au sport ou au travail seraient à opposer aux addictions négatives, celles aux drogues ou à l’alcool.

« C’est la meilleure maladie qu’on puisse attraper », estime Noah en rigolant. Alicia, étudiante psychomotricienne de 22 ans, partage le même avis. Elle a couru 245 kilomètres au mois de mars, soit plus que la distance entre Paris et Lille. Tous deux ont conscience d’être bigorexique mais estiment ne pas en souffrir. Lorsqu’elle est tombée sur un article parlant de bigorexie, Laurène, 28 ans, s’est sentie fière. « Je me disais : “tu fais du sport avec excès, mais le sport, tout le monde dit que c’est bon pour la santé”. »

Une valorisation sociétale

Au début, l’exercice physique est bénéfique pour la personne qui le pratique régulièrement. « Il y a une décharge de dopamine, de sérotonine, de molécule du plaisir » et le bien-être pour le cerveau est immédiat. « L’addiction au sport permet aussi de renforcer l’estime de soi », rappelle Dan Velea. Alicia a 20 ans lorsqu’elle fait son premier marathon. L’âge minimum requis. Un rêve enfin réalisé dont elle est extrêmement fière.

De son côté, Noah passe du S au L en un an. Il a désormais un corps qui plaît et est approché par des marques de prêt-à-porter. Sur leurs comptes Insta, toutes et tous sont félicités pour leurs performances, leurs muscles saillants et leur chrono. « Aujourd’hui, l’apparence est une valeur dans le monde relationnel et de l’entreprise »​, analyse le psychiatre. « Donc la pratique excessive du sport devient un atout aux yeux de l’entourage et de l’entreprise. »

Même quand il n’en peut plus, Noah continue à faire ses exercices. « Je trouve ça drôle. Je me dis " qui aurait eu le courage de le faire ? " » Une fierté partagée par Laurène, qui se forçait à sortir de chez elle à cinq heures du matin, même sous une averse, pour effectuer son jogging quotidien. « Quand je courais, je pensais à la fin, quand j’allais enfin pouvoir le partager sur les réseaux et où des gens allaient me dire “Comment tu fais ? Même moi je n’aurais pas eu cette motivation !”»

Une dépendance qui n’est pas sans danger

« Malgré le fait que les gens se réfugient dans un concept positif, il y a des dangers », prévient l’addictologue. C’est avant tout l’intensité qui caractérise la dépendance. Augmenter les cadences, par exemple, mais aussi ne pas s’autoriser de jour de repos. Laurène effectuait une heure de course et une heure de musculation quotidiennes. Sept jours sur sept. « Je me blessais souvent parce que je n’avais pas de récupération. Le muscle ne peut pas se construire. Le corps est constamment sollicité. »

Laurène, Noah, Cora et Alicia ont toutes et tous collectionné les blessures. Contractures musculaires, tendinites, fractures, peu importe la douleur… L’arrêt total de sport, même pour une courte période, leur semblait impensable. « Si je ne pouvais plus courir, je faisais du renforcement musculaire pour éviter de ne rien faire », reconnaît Alicia. Noah avoue travailler le haut de son corps lorsque ses jambes sont blessées, et inversement.

« Les personnes souffrant de bigorexie sont des gens qui, malgré des maladies, des blessures assez répétitives, pratiquent quand même leurs exercices physiques », précise Dan Velea. Jusqu’à ce que, parfois, des signaux encore plus alarmants fassent leur apparition. Cora n’a pas eu ses règles pendant plusieurs années en raison de sa pratique excessive. « A 20 ans on se dit que ce n’est pas grave parce qu’on ne veut pas d’enfant, qu’on n’a pas le temps avec l’entraînement et que ça viendrait impacter nos performances. »

Troubles alimentaires et désociabilisation

Ce contrôle permanent se fait aussi sentir dans l’assiette. « Les bigorexiques ont un régime alimentaire très calibré par rapport à la pratique sportive », explique l’addictologue. Certains se soumettent à un régime restrictif qui consiste à brûler les graisses et à s’amincir. D’autres, majoritaires, recherchent la prise de masse musculaire avec souvent un régime hyperprotéiné. Laurène fait partie de la première catégorie. A mesure qu’elle augmente son nombre d’heures passées à la salle, la quantité de nourriture qu’elle ingère diminue. « Mon but était avant tout de maigrir. A la fin, je pouvais manger une seule pomme dans la journée. J’avais d’énormes carences et d’énormes faiblesses. » La jeune femme perd du poids et sombre dans l’anorexie.

Restrictions alimentaires et exercice physique à outrance vont rarement de pair avec une vie sociale bien remplie. Cora commence à décliner les invitations de ses amis « par peur de commettre un excès ». Quand Laurène les accepte, elle s’assoupit sur le canapé en milieu de soirée, de peur d’être fatiguée le lendemain et de ne pouvoir faire ses exercices quotidiens. « Il s’agit de gens qui n’ont plus d’autres centres d’intérêt, qui font du sport au détriment de leur vie sociale, professionnelle et familiale », ajoute Dan Velea.

Syndrome de manque et souffrance psychologique

Car la bigorexie est bel et bien une addiction. Si les personnes qui en sont atteintes ne pratiquent pas leur séance, « elles peuvent avoir un syndrome de manque équivalent à celui d’autres substances comme l’alcool ou les drogues dures. » Un manque qu’elles doivent absolument combler. Pour Laurène, le plaisir de faire du sport s’est vite transformé en devoir. En hiver, elle enfile sa lampe frontale dès 5 heures du matin et part faire son running avant le lever du jour. Le soir, elle se force à faire son heure de musculation même si elle est épuisée par sa journée de travail.

Plusieurs fois, elle aurait aimé laisser ses baskets au placard. Mais c’était plus fort qu’elle. « Je me disais “si tu ne le fais pas, tu ne pourras pas t’autoriser à manger un tout petit écart et tu n’auras pas le corps dont tu rêves”. » Cora s’inflige le même programme. La jeune femme enchaîne les trails et les sorties vélo. Le soir, elle s’enferme à la salle de musculation jusqu’à l’épuisement. Un jour, le diagnostic tombe : burn-out lié au sport. Elle est forcée de se reposer.

Le sport comme échappatoire

Aujourd’hui, la trentenaire essaie de réduire le nombre d’heures qu’elle passe à faire de l’exercice. Avec du recul et un suivi thérapeutique d’un an, elle reconnaît que le sport lui servait à combler un vide. « Je courais pour ne pas avoir à rentrer à la maison, pour ne pas avoir à me confronter à mes problèmes et me retrouver seule avec moi-même. »

« A la suite d’un moment difficile dans la vie, la pratique sportive peut arriver comme une sorte d’automédication », constate Dan Velea. Pour le psychiatre, l’excès d’exercice physique peut cacher de multiples souffrances, comme un trouble de l’image de soi, un relationnel difficile, un traumatisme dans le passé ou un trouble alimentaire. « Les gens qui traversent de réelles souffrances psychiques ont besoin de l’avis d’un psychiatre spécialisé », martèle l’addictologue. Depuis son suivi, Cora se sent un peu mieux. Mais elle redoute le déconfinement et la réouverture des clubs de sport.