Depuis un siècle, « le choix d’un conjoint est moins "dicté" par les parents, mais la contrainte sociale reste présente »

INTERVIEW Dans une étude de l’Ined publiée ce mercredi, Sébastien Grobon, chercheur au Centre d’économie de la Sorbonne et à la DARES, décrypte l’avis des parents sur les conjoints choisis par leur enfant

Propos recueillis par Coraline Mercier

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Illustration d'un mariage.
Illustration d'un mariage. — Free Photos
  • L’Institut national d’études démographiques (Ined) s’intéresse ce mercredi à l’avis des parents sur le conjoint de leur enfant, depuis le début du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui.
  • Les deux auteurs de l’étude, Sébastien Grobon et Milan Bouchet-Valat, s’appuient sur trois enquêtes réalisées au cours des dernières décennies.
  • « On a quitté la société qu’on appelle "traditionnelle" et les parents ne contrôlent plus directement le choix du conjoint de leur enfant comme au début du siècle, même si les conjoints continuent à se ressembler socialement », explique Sébastien Grobon à 20 Minutes.

Jamais facile de se faire accepter par belle-maman et beau-papa. Mais cela a-t-il toujours été le cas ? L' Ined s’intéresse ce mercredi au regard et au poids que peuvent avoir les parents dans le choix du conjoint de leur enfant. L’influence familiale était-elle beaucoup plus forte au début du siècle dernier ? Quels critères les parents mettent-ils en avant ? Sébastien Grobon, chercheur au Centre d’économie de la Sorbonne, à la DARES et coauteur de ces travaux, répond à 20 Minutes.

En 1919 en France, plus de huit unions sur dix étaient accueillies favorablement par les parents des deux conjoints. Et cette proportion était quasiment identique… en 2014. Comment l’expliquer ?

Effectivement, en 1919, 81 % des parents étaient favorables au choix du conjoint de leur enfant. Cette proportion a diminué de 12 points jusqu’en 1968, puis est remontée pour redevenir identique en 2014. Pour autant, on a changé de monde. On a quitté la société qu’on appelle « traditionnelle », où les personnes dépendent beaucoup de la famille pour tous leurs choix et restent toute leur vie où elles sont nées. On est entré dans une société mobile et plus individuelle, où l’on a accès aux études, et où la famille laisse tous ses membres vivre leur vie et exprimer leur avis.

Le taux très fort de 1919 s’explique par le fait que tout était contrôlé : le choix d’aller à l’encontre de la volonté de ses parents était très risqué. Actuellement, les enfants ont l’initiative de choisir comme ils l’entendent, ce qui n’exclut pas qu’ils continuent à choisir quelqu’un qui ne soit pas trop éloigné du milieu qu’ils ont connu.

Vous l’avez évoqué : durant la période 1960-1970, les désaccords avec les parents sur les choix d’un conjoint sont plus nombreux. Pourquoi ?

Les désaccords augmentent à mesure que la famille a de moins en moins son mot à dire dans le choix du conjoint de l’enfant, et cela culmine dans les années1960-1970. C’est une période pivot. Au cours du siècle, la société, dans son ensemble, change radicalement. D’abord parce que les gens sont de plus en plus mobiles, mais aussi parce que l’on rencontre de moins en moins son conjoint par l’intermédiaire de ses parents ou dans le voisinage.

Et puis les préférences évoluent : on se soucie d’avoir des goûts communs plus que d’être du même milieu social. Quand les parents se retrouvent face à un gendre ou une belle-fille qui vient d’un milieu qu’ils ne connaissent ou ne comprennent pas, les avis sont moins souvent favorables. Néanmoins, il y a un changement progressif des mentalités. Les générations qui ont connu un mariage « d’amour » deviennent plus tolérantes lorsqu’elles deviennent à leur tour parents et se retrouvent face au conjoint de leur enfant, qu’elles n’ont pas choisi.

Qu’en est-il du rapport à la religion et au pays d’origine du conjoint ?

Les parents semblent de plus en plus ouverts à des conjoints venant d’un pays différent ou ayant une religion différente. On est passé de 50 % d’avis favorables sur un conjoint venant de l’étranger en 1920 à 75 % en 2014. Et à cette date, les avis des parents ne sont en moyenne plus différents selon que le conjoint de leur enfant soit du même pays de naissance ou non. C’est l’une des évolutions les plus spectaculaires, et elle est du même ordre concernant la religion.

Ici encore, le changement des mentalités accompagne des évolutions profondes de la société. On l’a dit, les personnes sont bien plus mobiles, ce qui favorise des rencontres multiculturelles. Par ailleurs, les différentes religions sont souvent plus répandues que dans les années 1920, où le catholicisme était beaucoup plus présent. En bref, le choix du conjoint s’est recomposé tout au long du siècle, depuis l’influence directe de la famille traditionnelle vers un choix de l’enfant en fonction de ses préférences. Mais encore une fois, même si le choix est moins « dicté » par les parents, la contrainte sociale reste bien présente dans la manière dont les enfants choisissent leur conjoint à partir de goûts communs.