« L’infertilité n’est pas une faiblesse, pas une fragilité », explique la romancière Salomé Berlioux

« 20 MINUTES » AVEC Salomé Berlioux publie un roman « La Peau des pêches » (Ed. Stock), inspiré de son parcours personnel face à l'épreuve de la procréation médicalement assistée (PMA)

Propos recueillis par Armelle Le Goff

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Salomé Berlioux, autrice d'un premier roman "La Peau des pêches" (Editions Stock)
Salomé Berlioux, autrice d'un premier roman "La Peau des pêches" (Editions Stock) — Patrice Normand
  • Chaque semaine, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Salomé Berlioux publie La Peau des pêches (Ed. Stock), qui relate le parcours d'un couple face à l'épreuve de la procréation médicalement assistée (PMA).
  • La fondatrice et directrice générale de Chemins d'avenirs n'exclut pas s'emparer de cette réalité douloureuse en tant qu'entrepreneure sociale.

Salomé Berlioux, fondatrice et directrice générale de Chemins d’avenirs, une start-up sociale qui accompagne aujourd’hui 2.000 jeunes, est âgée de 31 ans. Elle signe un premier roman émouvant La Peau des pêches (Ed. Stock), inspiré de son propre  parcours de procréation médicalement assistée (PMA) ces quatre dernières années. Le roman d’un couple qui se rêvait parents et qui se retrouve confronté à l’invasion des traitements, aux échecs successifs, au manque d’accompagnement du corps médical et au silence des proches. Un roman sur un sujet intime mais à la dimension universelle.

Vous avez choisi le roman, pour raconter une aventure de couple tenu de se lancer dans un parcours de PMA pour concrétiser ses espoirs de parentalité. Pourquoi avez-vous choisi un récit littéraire pour cette histoire qui est aussi la vôtre ?

Je voulais partir d’un récit très intime, l’histoire d’un couple face à une épreuve de la vie, pour toucher à quelque chose de plus universel. Je ne voudrais pas que le livre intéresse seulement des femmes et des hommes qui sont dans un parcours de PMA et qui s’identifient au sujet. J’aimerais que des couples qui se retrouvent face à d’autres difficultés de la vie, un deuil, une séparation, par exemple, se reconnaissent dans l’expérience de Diane et Aurélien, les protagonistes de mon roman. La Peau des pêches n’est pas un témoignage, c’est un récit littéraire, nourri d’une expérience personnelle, dans lequel on retrouve des personnages qui ont des équivalents dans la vraie vie – par exemple, le troisième médecin que Diane et Aurélien rencontrent dans la dernière partie du roman, a un équivalent dans la vraie vie, qui me suit toujours aujourd’hui.

Votre roman traite de la difficulté de devenir parents, qui est finalement celle que traversent nombre d’individus, pourquoi ce genre de récits sont-ils finalement si peu nombreux ?

C’est aussi cette question qui m’a incitée à écrire. Comment est-ce possible de se sentir si seul, si peu accompagné et autant en marge alors que, si on regarde les statistiques, nous sommes des millions, en France, à vivre cette situation ? Depuis la parution de La Peau des pêches, des amis, des collègues des centaines d’inconnus, aussi, m’écrivent en me révélant leurs propres souffrances sur le sujet. Pourquoi un tel paradoxe ? Je pense que c’est lié à la peur, qui est une des raisons du silence. Quand on n’est pas concerné, sans doute que ces questions sont mises du côté de la mort et de la maladie. Ce qui me gêne encore plus que la peur, qu’on peut comprendre, c’est la dimension un peu honteuse que la société projette sur les couples infertiles. Même si de nouveaux modèles de couples ou familiaux existent, il n’empêche qu’on vous invite à cocher toutes les cases et la parentalité en fait partie. Le couple infertile traîne une image un peu honteuse. Est-ce qu’un homme qui ne peut pas donner un enfant à sa femme est vraiment un homme ? Est-ce qu’en étant infertile, il ne serait pas un peu impuissant par la même occasion ? L’infertilité n’est pas une faiblesse, pas une fragilité. Pareil pour les femmes, il reste stigmatisant de ne pas être mère. Or, la norme est plus complexe qu’il n’y paraît.

Dans le roman, vous mettez souvent Diane et Aurélien face à la maladresse de leurs entourages…

De nombreux couples en PMA souffrent du regard et des réactions de leurs proches. Prenons l’exemple du sujet de l’adoption, que tout le monde évoque très facilement. « Vous ne pouvez pas avoir d’enfants, adoptez ». Comme si c’était si simple. Or, l’adoption, comme le parcours en PMA, est un parcours du combattant, qui dure des années. On ne vous apporte pas un bébé dans un berceau sur le pas de votre porte. C’est beaucoup plus long que cela. Et puis il y a ces lieux communs sur le thème de « détendez-vous et vous tomberez enceinte », alors que vous devez vous injecter des hormones tous les jours, que ces piqûres vous font souffrir, que vous êtes dans une course contre la montre pour réussir à franchir toutes les étapes, tout en conciliant vos rendez-vous médicaux avec votre vie professionnelle.

Que dire alors à des couples qui seraient dans cette situation ?

Je pense qu’aujourd’hui si on se penche un peu sur la question, on connaît toutes et tous au moins un couple concerné par cette situation. Probablement faut-il se dire que l’infertilité fait partie des sujets, comme la maladie, le deuil, qu’on ne peut pas comprendre parfaitement si on ne les a pas soi-même vécus. On risque toujours d'être un peu à côté. On ne peut pas appliquer son prisme, sa grille de lecture pour conseiller un couple qui redoute de ne jamais pouvoir avoir d’enfants. Etre à l’écoute, être présent sera toujours plus juste que les recommandations.

L’injonction à la maternité, est-elle toujours présente, selon vous ?

Sans doute moins qu’auparavant. En revanche, ce n’est pas la même chose de décider de ne pas avoir d’enfants et le fait que ne pas avoir d’enfants est imposé. Renoncer à ce projet est une façon de repenser sa vie, ses projets, ses espoirs. Dans le parcours initiatique de Diane, qui a toujours voulu être mère, l’idée clé est celle de l’acceptation. Non pas accepter de ne pas avoir d’enfants. Mais accepter que la vie est et va être plus compliquée que prévu.

Presque tous les médecins que rencontrent Diane et Aurélien leur promettent de concrétiser leur désir d’enfants… La science ne gagnerait-elle pas à se montrer plus modeste face à ces parents ?

En effet, parmi les couples pour lesquels la PMA devrait marcher, il y a 10 à 15 % des couples pour lesquels cela ne marchera jamais. Sans parler de ceux qui vont devoir s’adapter encore, par exemple, à travers les dons d’ovocytes ou de spermatozoïdes. C’est aussi ce que j’ai voulu raconter dans La Peau des pêches : la PMA n’est pas toujours gage de succès, ou pas toujours comme on pourrait le croire. Dans mon roman, il y a trois médecins. Le premier ne promet rien. Le deuxième est très confiant en ses résultats, avant de s’éloigner du couple de Diane et Aurélien, qui se retrouve du mauvais côté des statistiques. Le troisième médecin qui les prend en charge dit à Diane : « J’ai la croyance que vous pouvez être maman, il est bien trop tôt pour renoncer ». Trois médecins, trois visions de la médecine et, plus largement, de l’humain. Ce que j’ai essayé de montrer, c’est que souvent on pense que ce qui est difficile c’est le diagnostic. Mais en fait, le plus dur ce sont les échecs successifs et l’étau qui se resserre et qui fait qu’on en vient à penser que cela pourrait ne jamais marcher. Mais il est évident que l’aide médicale à la procréation (AMP) est une science incroyable, fascinante, encore récente, avec des spécialistes passionnés. Ce sont des médecins qui, en donnant des enfants à des couples qui ne pouvaient pas en avoir, font véritablement des miracles.

Dans votre roman, Diane est tout de même soumise à des traitements assez violents…

J’espère avoir raconté ces aspects avec authenticité et humour aussi. Il en faut quand on est une femme plongée dans ce parcours. On a récemment parlé des violences obstétricales. Il est vrai que dans le parcours de PMA, comme dans la médecine, il y a toujours des silences et des négligences vis-à-vis des femmes et de leurs souffrances. Cela relève sans doute de quelque chose d’un peu ancestral. La première ponction que vit Diane, sans anesthésie générale, alors qu’elle pourrait l’être et se retrouve à subir des piqûres, éveillée, sur le col de l’utérus, sans voir été prévenue, peut en effet sembler choquante. Si un homme devait subir une intervention médicale sur le sexe, on le préviendrait, sans aucun doute.

Mais, ce qui est notable aussi, c’est qu’elle ne baisse jamais les bras. Elle le revendique d’ailleurs, elle explique vouloir avancer dans ce parcours, comme la bonne élève qu’elle a été.

C’est un autre apprentissage qui rythme La Peau des pêches : comme dans la vie professionnelle, dans laquelle les bons élèves ne réussissent pas toujours, la vie résiste parfois à la bonne volonté. Pour Diane, il y a ce projet qui résiste au sérieux et à l’exigence, c’est une claque. Mais c'est aussi une prise de conscience qui sera utile pour le reste de sa vie sans doute.

A côté de Diane, il y a Aurélien, personnage masculin, qui existe vraiment lui aussi.

Oui je voulais que l’homme ait un rôle important dans ce livre. On a trop souvent tendance à négliger les hommes dans le processus de PMA, alors qu’ils sont aussi présents. Avec souvent une forme de culpabilité, une forme d’incompréhension par rapport à ce qui se passe pour la femme qui vit à leurs côtés. C’est un personnage masculin engagé, fort et vulnérable. Il n’empêche que pour un couple, c’est une expérience qui est difficile à gérer. Cela fait partie des choses qui ne sont pas dites. C’est la raison pour laquelle j’ai fait intervenir un personnage de psy dans le récit, pour que ces difficultés soient évoquées autrement. Même si l’ensemble peut du coup devenir très coûteux, si vous additionnez le coût des traitements à ces autres prises en charge.

Est-ce que votre profession d’entrepreneur social pourrait vous porter à réfléchir à cette thématique, dont l’Etat est relativement absent ?

Bien sûr, en tant qu’entrepreneur social, je me pose aujourd’hui la question : comment avoir un impact systémique sur ce sujet des couples face à l’infertilité ? C’est ce à quoi je me suis attaquée concernant les jeunes en milieu rural avec Chemins d’Avenirs. Quelque part, j’imagine que la logique de La Peau des pêches est assez similaire à ma réflexion antérieure menée avec Chemins d’Avenirs : comment faire du judo avec une réalité douloureuse, qui touche des millions de personnes, et imaginer des réponses collectives? C’est passé par une structure associative pour le premier sujet, là par un roman, en partant de l’intime pour toucher à l’universel. Est-ce que cela va donner lieu ensuite à des combats de terrain, ce n’est pas impossible…