Droit à l’avortement : « Le "manifeste des 343" a changé l’écoute de la parole des femmes », estime Françoise Picq

INTERVIEW Pour Françoise Picq, historienne du féminisme et militante du Mouvement de libération des femmes depuis 1970, il y a eu « davantage eu de progressions que de reculs » sur le droit à l’IVG

Propos recueillis par Manon Aublanc

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Manifestation à Paris pour le droit à l'avortement le 26 septembre 2020.
Manifestation à Paris pour le droit à l'avortement le 26 septembre 2020. — CELINE BREGAND/SIPA
  • Ce lundi, le 5 avril 2021, marquera le cinquantième anniversaire du « Manifeste des 343 », un texte historique en faveur du droit à l’avortement​ en France, publié le 5 avril 1970 dans Le Nouvel Observateur.
  • A la veille de cet anniversaire, « 343 femmes et personnes pouvant vivre une grossesse » ont réclamé, ce dimanche, dans une tribune publiée dans le JDD, l’allongement des délais légaux d’accès à l’IVG en France.
  • En février dernier, une proposition de loi pour allonger le délai d’accès à l’IVG de 12 à 14 semaines de grossesse avait dû être retirée par le groupe socialiste en raison des nombreux amendements déposés par la droite, accusée d’obstruction.

Il y a cinquante ans, (presque) jour pour jour, le 5 avril 1971, Le Nouvel Observateur publiait un manifeste, signé par 343 femmes, intitulé « Je me suis fait avorter », en faveur du droit à l’avortement​ en France.

Ce dimanche, plusieurs décennies plus tard, 343 « femmes et personnes pouvant vivre une grossesse » ont signé une tribune dans le JDD pour réclamer l’allongement des délais de recours à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) en France, au-delà de 12 semaines. Un demi-siècle plus tard, que reste-t-il de ce texte ? 20 Minutes a interrogé Françoise Picq, une historienne du féminisme qui a participé au Mouvement de libération des femmes en 1970.

Le « manifeste des 343 », c’est quoi ? Quel a été son retentissement ?

Le « manifeste des 343 », c’est le coup d’envoi d’une campagne qui sera victorieuse et qui aboutira à la loi Veil. Il s’agit de la publication en avril 1971 d’un appel choc de 343 femmes en faveur du droit à l’avortement en France. Ce texte, qui fait une dizaine de lignes, va permettre aux signataires de déclarer qu’elles ont avorté, alors qu’à l’époque, c’était interdit par une loi de 1920. C’est même un crime au début. En 1923, ça devient un délit. Le retentissement a été énorme en France, mais aussi à l’étranger. Ce texte va faire le tour de la planète. Il faut bien se rendre compte de ce que ça représentait comme coup d’éclat. A l’époque, il n’y avait pas Internet, c’était une bombe.

Le but était de changer la loi. Il fallait que la loi soit manifestement violée pour obliger l’Etat à réagir. Et cette campagne ne s’est pas arrêtée avec le manifeste. Il y a ensuite le manifeste des 331 médecins, en 1973, disant qu’ils pratiquaient des avortements, qu’ils allaient continuer malgré l’interdiction. Ils prenaient un risque beaucoup plus important que les signataires du « manifeste des 343 ». En 1974, Valéry Giscard d’Estaing, qui vient d’être élu, nomme Simone Veil ministre de la Santé. La loi Veil, qui dépénalise l’IVG avant la fin de la dixième semaine, est votée fin décembre 1974 et promulguée en janvier 1975.

Que reste-t-il de ce manifeste en 2021 ?

Il reste beaucoup. D’abord, ce chiffre 343, c’est un chiffre magique. De nombreux manifestes s’en sont servis, dont ceux des mouvements féministes, comme en 2007 avec le « manifeste des 343 mamans des cités », lancé par « Ni putes, ni soumises », ou en 2012 avec le manifeste lancé par Clémentine Autain et 313 femmes proclamant « J’ai été violée ».

Le droit à l’IVG reste-t-il fragile ? Observe-t-on un recul ?

Il est toujours fragile, il y a eu des tentatives de remise en question, notamment de la part des catholiques, mais je ne crois pas du tout qu’on puisse y porter atteinte, qu’un gouvernement reviendrait sur ce droit, car les Français y sont très attachés. On n’est pas du tout dans la situation des Etats-Unis ou de la Pologne. En France, l’acceptation fondamentale de l’opinion publique fait qu’un retour en arrière est quasiment impossible. La liberté de disposer de son corps correspond très profondément à la conception qu’ont les Français de la liberté, de leur rapport à la sexualité, de leurs responsabilités. Il y a davantage eu de progressions que de reculs. D’ailleurs, à chaque fois que la gauche est revenue au pouvoir il y a eu des progressions, et à chaque fois que la droite est revenue au pouvoir, il y a eu des tentatives de régressions.

En 1982, quand la gauche est revenue au pouvoir, il y a le vote sur le remboursement de l’IVG. En 1993, il y a eu la création du délit de l’entrave à l’IVG. En 2001, une loi a été adoptée pour allonger de 10 à 12 semaines de grossesse le délai et dispenser les mineures d’autorisation obligatoire de leurs parents. A l’époque, dans la loi Veil, la condition c’était la détresse. Il fallait que la grossesse mette la femme en situation de détresse pour qu’elle puisse avoir recours à l’IVG. Désormais, la condition, c’est la volonté. Une femme peut avoir recours à l’IVG simplement si elle ne désire pas mener sa grossesse à terme. C’est ça la liberté.

Que réclame le nouveau manifeste publié aujourd’hui ? Pourquoi ?

Ce nouveau manifeste réclame l’allongement à 14 semaines du délai de l’IVG. En France, le délai actuel est plus court que dans beaucoup d’autres pays. Il y a plusieurs milliers de femmes qui sortent des délais chaque année et qui doivent aller à l’étranger ou faire ça illégalement. D’ailleurs, pendant le premier confinement en mars, il y a eu des problèmes de délais, certaines femmes ont eu du mal à trouver un rendez-vous et ont dépassé le délai.

Ce manifeste a-t-il ouvert la libération de la parole des femmes ?

A l’époque, il n’y avait pas de réseaux sociaux, il fallait passer par la presse. Que ce soit le manifeste ou d’autres évènements, il fallait passer « le mur des médias », se faire entendre. Ce n’est donc pas la libération de la parole des femmes qui a changé avec ce manifeste, mais l’écoute de la parole des femmes. Le manifeste a fait éclater le silence sur cette réalité que les femmes partageaient depuis longtemps. Pour le mouvement #Metoo, par exemple, ça a été le même phénomène. C’est quelque chose qui a été vécu par l’ensemble des femmes et elles le dénoncent.

Le mouvement #Metoo n’est pas un héritage du « manifeste des 343 », mais c’est dans la continuité, c’est une nouvelle étape. A l’époque, le thème, c’était l’avortement, maintenant ce sont les violences, mais le mécanisme est le même : la mise en commun d’une revendication qui devient tellement importante numériquement et qualitativement que ça fait bouger les choses.