Affaire Xavier Dupont de Ligonnès : Cette nuit où la France a cru à l’arrestation du fugitif

RECIT Le 11 octobre 2019, les policiers écossais avertissent leurs homologues français qu'un homme qu'ils pensent être Xavier Dupont de Ligonnès a été interpellé à Glasgow. Il s'agissait en réalité d'un paisible retraité

Thibaut Chevillard

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Xavier Dupont De Ligonnès et son épouse
Xavier Dupont De Ligonnès et son épouse — Coll.privee De Ligo/FSMADJA/SIPA
  • Agnès Dupont de Ligonnès et ses enfants Arthur, Anne, Benoît et Thomas ont été tués il y a dix ans, entre le 3 et le 5 avril 2011, dans leur maison à Nantes.
  • Le principal suspect, Xavier Dupont de Ligonnès, n’a plus été repéré depuis le 15 avril 2011. Il est l’un des hommes les plus recherchés de France.
  • Durant l'espace d'une nuit, en octobre 2019, les policiers et les médias ont cru que le fugitif avait enfin été interpellé.

L’information circule dans les rédactions depuis quelques minutes. Mais ce 11 octobre 2019, c’est finalement Le Parisien qui, le premier, publie l’information sur son site Internet. Soupçonné d’avoir tué et enterré dans son jardin sa femme et leurs quatre enfants en 2011, Xavier Dupont de Ligonnès aurait été arrêté à Glasgow, en Ecosse. Celui qui s’est depuis volatilisé dans la nature aurait été dénoncé par une source anonyme à la police locale, qui l’attendait de pied ferme à l’aéroport.

Rapidement, une certaine effervescence s’empare des médias qui, après avoir obtenu confirmation de cette interpellation auprès de plusieurs sources, en font leurs gros titres. Mais l’emballement prend fin le lendemain vers 12h30. Les analyses ADN du suspect confirment qu’il n’est pas l’homme le plus recherché de France mais un simple retraité qui rejoignait son épouse écossaise.

Les policiers écossais formels

Les policiers qui ont travaillé sur cette affaire sont divisés en deux groupes : ceux qui croient « XDDL » en fuite, ceux qui sont convaincus qu’il s’est donné la mort. Parmi ces derniers, certains ont fini par croire, durant quelques heures, qu’ils s’étaient trompés. Que le suspect était parvenu à leur échapper et à refaire sa vie sous une fausse identité.

Il faut dire que leurs homologues écossais ont été formels : oui, c’est bien lui, Xavier Dupont de Ligonnès. Il voyagerait avec un faux passeport sous le nom de Guy Joao. Mais ses empreintes, assurent-ils aux Français, ont trahi le fugitif. D’ailleurs, il fume toujours la même marque de cigarettes, des Lucky Strike. « Il faut encore attendre les résultats de l’analyse ADN, mais les paluches [empreintes digitales] ont parlé », nous assurait alors, au cours de cette soirée, une source proche du dossier.

« Tout le monde avait la même source »

Guy Joao, un ancien ouvrier de chez Renault, a été dénoncé sur « Crime Stoppers », un site Internet qui reçoit des signalements de citoyens anonymes, pour une raison que les enquêteurs n’expliquent toujours pas. Un peu plus tôt dans la journée du 11 octobre, les policiers écossais ont averti leurs homologues français via l’agence Europol que celui qu’ils pensent être XDDL s’apprête à embarquer à Roissy. Arrêté à sa descente de l’avion, il est placé en cellule durant 26 heures.

Sa photo et son adresse sont transmises à Nanterre, au siège de la DCPJ. Déjà, des enquêteurs remarquent que l’homme ne « ressemble ni de près, ni de loin » à Xavier Dupont de Ligonnès, comme nous le confiait à l’époque une source policière. Par ailleurs, la perquisition de son domicile dans les Yvelines, à Limay, « commence à susciter des doutes », se remémore à 20 Minutes un bon connaisseur du dossier. Les voisins de Guy Joao jurent aux policiers présents  qu'ils font fausse route.

Guy Joao, interviewé par M6 en janvier 2019.
Guy Joao, interviewé par M6 en janvier 2019. - M6

De leur côté, les Ecossais prennent « beaucoup de temps » à transmettre aux enquêteurs français les empreintes digitales de l’homme arrêté. Vers « 22h30 ou 23h », le doute s’est immiscé dans l’esprit des policiers : leurs homologues ne se seraient-ils pas trompés ? Désormais, les agents britanniques affirment que les empreintes ne correspondent que « partiellement » à celles du père de famille nantais.

Trop tard, la machine médiatique s’est emballée. Plusieurs sources policières ont déjà confirmé aux journalistes l’arrestation de XDDL en se basant sur l’information donnée par les Ecossais. « Tout le monde avait la même source. Mais comme elle était frelatée, tout le monde a été enfumé », souligne aujourd’hui l’enquêteur.

Une communication judiciaire tardive

De son côté, le parquet de Nantes, juridiction dans laquelle est instruit le dossier depuis plus de huit ans, tarde à communiquer. Ce n’est qu’à 0h26, le 12 octobre, que tombe une dépêche de l'AFP dans laquelle le procureur de la République, Pierre Sennès, appelle à la « prudence ». « Il y a des équipes d’enquêteurs du service national de recherche des fugitifs et de la police judiciaire de Nantes qui vont se rendre en Ecosse », explique alors le magistrat. « Il y a une suspicion sur les empreintes mais c’est en cours de vérification, en cours de confirmation, et c’est pour ça que les enquêteurs partent demain en Ecosse », ajoute-t-il. Avant de souligner : « Il convient en l’attente de ces vérifications d’être prudents. » Mais à cette heure tardive, il n’est plus possible de stopper les rotatives qui impriment les journaux.

Le lendemain de l’arrestation, en milieu de journée, les analyses ADN pratiqués par les experts de la justice française sur l’homme interpellé à Glasgow démontrent qu’il ne s’agissait pas de Xavier Dupont de Ligonnès. Le mystère de sa disparition va donc perdurer encore longtemps. Guy Joao, lui, ignore toujours la raison pour laquelle il a été dénoncé.

« On n’en a pas la moindre idée, on n’a pas d’ennemi, nous sommes des retraités tranquilles », confiait à M6, en janvier 2020, celui qui a été « impressionné » par ce déchaînement médiatique qu’il ne « comprend pas trop ». Une source policière interrogée par 20 Minutes voit malgré tout un point positif à ce loupé. « Des dizaines de policiers français ont été mobilisées toute la nuit pour effectuer des vérifications. Cela prouve aux gens qu’on n’abandonne pas une enquête. »